La chronique
   
FLAUBERT PEINTRE

C'est la nuit Au milieu de la pièce gît une femme morte. Elle est bizarrement éclairée par les lumières capricieuses de quatre cierges. La ligne supérieure du drap mortuaire est très droite, presque coupante comme dans un tableau de Philippe de Champaigne. Toute l'image du corps manifeste la plus grande raideur. Le reste de la pièce est noir, tente de se faire oublier.

Deux figures grotesques, pesantes encadrent la morte, à droite et à gauche. Deux hommes assis sur des chaises basses en paille dorment. L'un penché en avant renifle; l'autre renversé en arrière, la bouche ouverte, râcle. Le premier est moitié en cérémonie, moitié comme chez soi : redingote, pantoufles, châle, cache-nez; il ne fait pas chaud; le second remplit une soutane sale devant, rabat jauni, traces de miettes ou négligences d'un enchifrené, pousse ses grosses godasses terreuses sous le nez du spectateur. Là c'est du Daumier.

Il s'agit de la veillée funèbre de la troisième madame Bovary par le pharmacien Homais et le curé Bournisien. Mais c'est aussi du Hitchcock avec la volonté de présenter des effets inversés.

C'est toujours la nuit, seule unité persistante. Au lieu d'une femme déjà flétrie par les passions vaines et la recherche du plaisir, c'est un homme, un tout petit garçon frais sorti de sa maman qui le tient et le contemple, royale derrière lui. Pas de mort, où est sa victime ? mais une naissance. A droite et à gauche le boeuf et l'âne, calmes, leurs grands yeux ouverts fixés sur le petit dieu auquel ils servent de compagnie.

Qui n'a vu l'inversion malicieuse élaborée par l'auteur des “Tentations de saint Antoine”? Flaubert, morbide, misanthrope a renversé en un blasphème filé toute l'espérance des chrétiens, mot pour mot, valeur pour valeur. C'est la mère qui est morte et avec elle l'avenir du monde.


Et, plus profond et plus vieux encore que les personnages d'une théophanie, ce cadavre n'est-il pas celui de l'humanité avec à son chevet Prométhée, le révolté laborieux et stérile, flanqué d'Epiméthée, celui qui arrive toujours trop tard, le mari de Pandore, mère de l'espérance trompeuse?

Claude Champon    les 12/10/1993 et 05/07/2000



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