La chronique
   
SUR L'ÊTRE SUPRÊME

Umberto Eco, outre ses grands succès de romancier (Le nom de la rose, Le pendule de Foucault) reste un théoricien érudit et un logicien redoutable. Son récent livre "Kant et l'ornithorynque" (Grasset 1999 - Livre de Poche n0 15026 2001) est constitué de divers écrits rassemblés en chapitres.

Un homme médiatique, qui "fait carrière" et sans doute beaucoup d'argent, ne prendra pas le risque de s'engager sous la bannière de l'athéisme déclaré. Pourtant je pense qu'on peut tirer des choses précieuses notamment de son chapitre premier ("Sur l'être") en le "traduisant" et en l'orientant dans un sens qui s'avère facilement favorable à notre cause.


-    L'être par opposition à tel ou tel étant ne peut être pensé que comme "être suprême" (réponse rituelle à la question "Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?").

Les athées ne doivent pas se sentir mal à l'aise face à cette proposition et pourraient plutôt prendre garde à la formule "Dieu n'existe pas", qui ne casse pas toutes les vitres qu'ils pourraient imaginer... Ce sont les penseurs chrétiens les plus clairvoyants, les théologiens scolastiques, qui ont fait depuis longtemps profession d'athéisme ! En effet (d'après Gilson "L'être et l'essence" VRIN 1948 complété depuis) "existere désignait d'abord dans leur langue l'acte par lequel un sujet accède à l'être en vertu de son origine ... Il devient alors nécessaire de dire que, si Dieu "est", Dieu n'existe pas". Il est vrai que ex-ister signifie bien devoir son être à autre chose, en dériver, alors que par définition “Dieu” créateur est incréé et ne procède que de lui-même.
Un croyant raffiné peut très bien refuser d'admettre que "Dieu existe", il pensera plus profondément que "Dieu est". Dieu est alors assimilé à l'être et à rien de moins (ce qui d'ailleurs ruine toutes les prétentions religieuses comme l'avait bien vu Spinoza).

-    En effet (comme le disait Peirce "Nominalism versus Realism 1868), l'être est l'abstraction totale qui appartient à tous les objets exprimés par des termes concrets. Ce concept possède une extension illimitée (tout appartient à l'être, aucun étant ne lui échappe) et une intension (ou compréhension) nulle. Traduit par le mot dieu, ou nature, ou grand merdier, l'être renvoie à tout, mais (et du même coup) ne signifie rien. Pascal l'avait senti... et Hegel déjà écrit.
Tous les prêtres ne sont pas des idiots et les plus malins s'étaient trouvés athées, sinon athéistes (car là il y en allait de leur carrière et de leur vie). On est d'autant plus fort à défendre une position dont on connaît l'inanité.

-    Et, comme le persifle Eco, "soit dit en passant, si la condition normale était le rien et si nous n'en étions qu'une excroissance malaventureuse et transitoire, l'argument ontologique tomberait à son tour... De toutes les réfutations de l'argument ontologique, la plus vigoureuse semble exprimée par la simple question: “Mais qui a jamais dit que l'existence était une perfection ?" Une fois admis que la pureté absolue consiste dans le Non-être, la plus grande perfection de "Dieu" serait alors de ne pas exister. Le fait de le penser comme existant serait l'effet de notre étroitesse d'esprit, capable en lui attribuant l'existence de salir ce qui a le droit suprême et la chance inimaginable de ne pas être”.

Notre époque si friande de "crimes contre" ceci ou cela pourrait reconnaître le "crime contre l'inexistence": seraient mis en examen tous les imposteurs de l'affirmation incontrôlée. Il va falloir multiplier le nombre des prisons...

-    Eco, qui semble faire la petite bouche avec Spinoza, ne peut s'empêcher de retrouver l'argument et la tournure spinozistes, quand il évoque: "... celui qui, lorsqu'on lui avait demandé s'il croyait ou pas en Dieu, avait répondu: "non, moi je crois en quelque chose de bien plus grand"." Et d'ajouter :

"La question "pourquoi y a-t-il de l'être plutôt que rien ?" recèle sans doute une autre inquiétude, concernant l'existence de Dieu. Mais l'évidence de l'être est première. La question de Dieu ne se pose qu'ensuite. La question "qui a fait tout ça? qui le maintient dans l'être ?" ne peut surgir qu'après avoir pris acte de l'évidence, notissima, qu'il y a quelque chose." Etc.

J'ai contesté ailleurs l'évidence de ce "quelque chose" (cf mon article TA n
0 105 p. 5), mais on voit bien, pour nous, l'intérêt de cette argumentation intermédiaire, qui produit d'ailleurs en raccourci un bénéfice immédiat : il ne peut y avoir de religion de cet être suprême (par où Robespierre s'est trouvé dans la position d'un gaffeur monumental, à qui on préférera l'athée Sade). Toute religion, par les affects qu'elle utilise, par les pratiques qu'elle met en oeuvre, par les représentations culturelles qu'elle charrie, est partielle et ne peut rendre compte du tout qu'elle invoque. C'est aussi pourquoi les "panthéistes" (Spinoza, Hugo, Huxley) sont automatiquement condamnés par les religions établies en termes d""athéismes". Ce qui compte chez les religieux c'est l'esprit boutique et le culte de leur petite différence. Essayez de traiter un luthérien de calviniste et réciproquement et vous verrez les réactions.

On n'est pas forcé de "croire" en quoi que ce soit. A son tour la position laïcisée "croire en l'être", qui plus est "suprême", est trop faible et défère toujours à "la forme de l'Un" (concept dû à Marcel Gauchet cf sa conférence dans le cadre de I'UTLS du 30/11/2000 au CNAM) et un athéisme de deuxième degré porterait plutôt à relativiser l'être et à le concevoir comme problématique. On peut admettre qu'à chaque instant l'être est et n'est pas, et ainsi de suite. L'être des athéistes serait stochastique, et c'est bien ainsi que paraît son "évidence" quotidienne, n'en déplaise à Eco.


-     L'être est avant même que l'on en parie." Là je trouve Eco bien présomptueux. On peut très bien défendre l'idée que, comme "Dieu", l'Etre évidemment suprême est un fait de langage. C'est l'être de la parole injonctive qui a de bonnes chances d'être premier. Le mensonge n'est pas déformation de la parole, mais sa condition même. "Au début était ... le mythe." Et il faut bien aussi s'en défendre : perspective qu'Eco dans son agenouillisme ontologique a négligé, celle d'une révolte contre tout être.

Donc on avance et cela peut s'exprimer sous forme d'arborescence:

1. DIEU EXISTE (pensée vulgaire).

2. DIEU N'EXISTE PAS (réfutation de base).

     2.1. Un nombre imaginaire ou une fourmi de dix-huit mètres de long, ça n'existe pas, mais cela est. DIEU EST, dans la mesure où j'en parie, où il est dans l'être de ma parole.
     Mais dans cette affirmation c'est le verbe "est" qui prime ; “dieu” ne fait pas le poids, il n'y a que de l'être, d'où le vrai argument ontologique :

     2.2. L'ÊTRE EST (exit "Dieu", qui n'"est que", donc qui n”"est pas", comme un étant particulièrement débile au concept à extension illimitée et à intension ou compréhension nulle, colosse aux pieds d'argile et improductif).
     L'être est, et même il n'est rien (un étant parmi d'autres, comme le nombre zéro, l'ensemble vide), L'ÊTRE EST RIEN (ce qui est différent de ne pas être, qui serait une contradiction dans les termes) d'où RIEN (N')EST.

3. Mais le soupçon qui atteint chaque étant, "Dieu" parmi d'autres, écorne à son tour l'être suprême lui-même. La réponse positive à la question "pourquoi y a t-il quelque chose plutôt que rien" se paye de pas mal de dégâts. On a appris qu'il y a du rien et qu'il y a aussi du quelque chose. D'ailleurs c'est pareil.

Tous droits réservés T.A. et Claude Champon 30/8/2001



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