La chronique
   
PERDRE LA RAISON OU LA GARDER?

"Comment puis-je être sûr que c'est moi qui ai raison et non les autres, a priori aussi intelligents et aussi compétents que moi ?“ (Francis Kaplan “La vérité - Le dogmatisme et le scepticisme” Armand Colin 1998)
Le débat entre des adversaires inconciliables comme croyants et athées déclarés peut-il éviter l'imputation de folie ? l'autre membre de l'alternative restant la malhonnêteté intellectuelle.


- “L'Union des Athées a pour but le regroupement de ceux qui considèrent “Dieu” comme un mythe, au même titre que toutes les créations de pure imagination, supposées sans existence matérielle permanente comme: Fantômes, Esprits, Fées, Dieux des religions polythéistes. Diable, démons etc
La constatation de base est qu'il n'existe pas d'"esprit” sans matière vivante organisée et que la désorganisation ou mort, fait cesser définitivement l'activité spirituelle qui caractérisait cette matière vivante.
Il en résulte que la notion d”'esprit détaché de la matière”, de même que les spéculations sur “une vie résurrectionnelle”, ne relèvent que de la plus haute fantaisie et sont en contradiction formelle avec les faits les plus évidents.
Ces idées absurdes sont cependant prises au sérieux par des personnes sensées par ailleurs, mais qui, sur ce point, sont victimes d'un trouble psychique caractérisé, fortement entretenu et propagé par les plus atteints, dont les religions constituent les regroupements les plus importants.” (Début du texte constitutif MANIFESTE de l'Union des Athées fait le 14 mars 1970 par les fondateurs BEAUGHON Albert et CLOSSE Auguste)
Voudrions-nous simplement traiter de malades mentaux nos adversaires?

Nous ne sommes pas psychiâtres et nous n'aurions pas la naïveté de nous en remettre aveuglément à un corps de métier et de doctrines dont on a observé les nuisances tant dans les pays du “socialisme réel” que dans nos sociétés toujours menacées d'internements abusifs et de traitements arbitraires et aléatoires. La défense systématique de la norme sociale ne nous rassure pas dans la mesure où nous avons pu et pourrions en être victimes.


- ““Athéisme” est un très vilain mot. D'abord, sa terminaison en “isme” lui procure une physionomie peu agréable et il se voit, de surcroît, affublé d'un alpha privatif caractéristique de ceux à qui il manque quelque chose.” (Johannès Robyn in “Espace de Libertés” n0 164) C'est là toute la question : de la négation de principe de “dieu” par les athées s'ensuit-il un déficit comme celui de la représentation de la représentation des autres chez les autistes ?


- Il ne se passe pas de jour sans que des croyants et notamment des prêtres n'insultent les athées. Dans la lignée de “Salomon" (?) déclarant qu”'en son coeur l'insensé a dit qu'il n'y avait pas de dieu” (Ecclésiaste), un prédicateur pouvait bien proclamer dans les années quatre vingt du siècle dernier lors d'une messe diffusée par le service public français de télévision :

" … Mais il y a encore une autre maladie dont on parle bien rarement bien qu'elle soit pire que les autres: c'est la détresse spirituelle de l'homme sans Dieu. Sans Dieu l'homme est comme amputé. Il est véritablement blessé, handicapé. Il erre dans ce monde comme un insecte fou qui cherche la lumière et se brûle à la première flamme venue. L'homme sans Dieu est malade. Et comme on dit d'un grand malade: il est perdu...”

Pour assurer le troupeau chrétien contre la “détresse spirituelle” toutes les malédictions contre l'autre sont requises: maladie ... amputé ... blessé ... handicapé ... insecte fou. Une allusion bien venue aux flammes ... Et le martelage “malade” ... “grand malade” ... “perdu”.
De telles caricatures polémiques ont l'avantage de motiver des débats plus élevés.

Pascal Boyer, dans son livre passionnant “Et l'homme créa les dieux - Comment expliquer la religion” Robert Laffont 2001, postule l'universalité du phénomène religieux dans l'histoire darwinienne de notre cerveau et de notre espèce.

Ce faisant, et sans le dire, il reprend l'hypothèse dite de Duhem-Quine, aussi bien de Durkheim, et repousse l'hypothèse plus récente dite de Whorf-Sapir.

Pour mémoire, cette dernière postule des différences irréconciliables entre modes de pensées rattachées à des modes linguistiques différents, un peu comme dans la théorie du “choc des civilisations” de Samuel Huntington. Pour ce qui nous concerne il y aurait un langage athée qui récuserait toute tentation du surnaturel, qui y serait insensible, opaque. Et à côté il y aurait d'autres langages “fous”, “insensés” selon nous. Et réciproquement selon les croyants ! L'imputation discrète ou exprimée de fa folie de l'autre reste un problème présent dans toute communication humaine. Même dans le dialogue avec soi-même : Descartes l'avait retenue un instant - trop vite liquidée à mon gré, plus sérieusement ou gravement Rousseau et Diderot, Dostoïevski.


La première hypothèse conserve, sans doute par principe d'humanisme, l'unité du genre humain, à charge pour elle d'établir qu'il y a quelque chose de commun à la base des divergences rencontrées, ce qu'il faudrait démontrer ... A partir du positiviste Durkheim la pensée sociologique postule même l'équivalence du magicien et du scientifique (perpétuant les ambiguïtés d'Auguste Comte sur la religion de l'humanité ...). Les sciences et les systèmes de gestion du surnaturel emprunteraient les mêmes voies et fonctionneraient selon les mêmes “bricolages”. C'est la “pensée sauvage” selon Lévi-Strauss. Il n'y aurait pas de coupure épistémologique ni de changement de paradigme.

Le livre de Pascal Boyer est immensément sympathique et l'impression d'un léger malaise ressenti peut être dissipée :
Sa tentative de banaliser les croyances et surtout les pratiques superstitieuses résulte de la position épistémologique de l'auteur : ethnologue ! Pour cette profession tout ce qui est “culturel” est “cultivé” et cultivable. Tout se vaut. C'est un point de vue nécessaire.
Mais banaliser ne suffit pas à universaliser. L'universel humain n'est pas le (fourre) tout des pratiques humaines. Par exemple c'est au nom de l'universel et à juste titre que nous interdisons l'excision des petites filles, même présentée comme “notre tradition” par tel ou tel peuple. Les femmes adultes et responsables de leurs corps pourront en faire ce qu'elles voudront. Expliquer les attitudes religieuses ne conduit pas à les justifier.


La double imputation polémique: “Il faut être fou pour croire en des dieux personnels animés de sentiments à notre égard” et “L'incroyance relève de l'autisme” est déplaisante, mais pas si grave: elle repose sur un fond d'universalisme commun, le souci de la santé et “l'insociable sociabilité des hommes” (Kant) qui les conduit à la réciprocité des attitudes de reproches en miroir. Or la réciprocité c'est toujours l'unité reconnue.
A l'Union des Athées nous n'avons pas à jouer les ethnologues, pas plus que ces derniers à prétendre être des spécialistes de l'universel. Le métier d'ethnologue n'est lui-même pas universalisable : tout le monde ne peut pas l'exercer, il dépend toujours de la division sociale du travail.


Pour en revenir à la question initiale, “avoir raison” est à prendre au sérieux, il s'agit bien de quelque chose que l'on “a” (de manière rudimentaire avoir raison, c'est avoir la raison dans son camp), plus subtilement que l'on exerce, dont on se sert comme d'un outil et il n'y a que les mauvais ouvriers qui ont de mauvais outils, et qui jettent le manche après la cognée.

Claude Champon et Tribune des Athées 01/01/2002



ACCUEIL | PRESENTATION | MANIFESTE | AVIS AUTORISES | LES ATHEES | STATUTS |
CHRONIQUE | ACTUALITE | RUBRIQUE LITTERAIRE | LA TRIBUNE | ARCHIVES | ACTIONS | BOUTIQUE |
CARNET D'ADRESSES | ADHESION-CONTACT |

Copyright © Union des Athées 2001