La chronique
   
NI DIEU NI GENE
Pour une autre théorie de l'hérédité

Il s'agit de prendre, enfin, Darwin au sérieux, d'où ce commentaire avec extraits du livre susnommé de Jean-Jacques Kupiec et Pierre Sonigo (Seuil 2000), qui peut être aussi considéré comme une réponse intelligente au livre déplaisant, mais acéré de Jacques Costagliola “Faut-il brûler Darwin ? ou l'imposture darwinienne” L'Harmattan 1995.

“La théorie de Darwin a connu un immense succès et a souffert d'un immense malentendu dans le “grand public”. La publication de L'origine des espèces a beaucoup moins propagé la théorie de la sélection naturelle, et encore moins l'arriére fond théorique qui la soutient (*), que la thèse générale de l'evolution. Aujourd'hui, Darwin en est toujours largement présenté comme l'inventeur, alors qu'il n'est l'inventeur que d'une théorie particulière de l'évolution.” (JJ Kupiec p. 55)

* Notamment la mise en cause de la notion ... d'espèce (le titre de l'ouvrage de 1861 devrait être lu au moins comme une réserve subjective, un peu comme quand on dit : Voilà comment on écrit l'histoire... Dans la mesure où les espèces évoluent, elles perdent leur caractère absolu). (C.C.)

La récente exploration (séquençage) du génôme humain a laissé comme une gueule de bois. Il est urgent de ne plus parler que de “composante” génétique et non de “déterminisme” génétique. C'est le retour non à Lamarck ni au phénotype et à l'épigénèse classique, mais à la sélection dans l'évolution, à l'évolution par la sélection, propre à Darwin.
“Le gène semble ramené au rang d'un simple élément situé au même niveau que tous les autres facteurs intervenant dans la composition d'un organisme.” (JJ Kupiec p. 6)

“Le déterminisme ou réductionnisme génétique cherchait encore récemment à expliquer chaque trait ou phénomène de la vie d'un organisme, telles la couleur de ses yeux ou sa taille, mais aussi les maladies comme le cancer, ou les processus normaux comme le développement d'un oeuf jusqu'au stade adulte, par l'action sous-jacente d'un ou plusieurs gènes”. (Explication matérialiste , pas si sûr !! C.C.)

“On chercha à isoler le gène du cancer, le gène de l'intelligence, le gène du sport, ou encore celui de la schizophrénie. Le record semble avoir été battu par la découverte du gène de la fidélité conjugale (Le Monde 2118/1999)” - Ca s'appelle un “marronnier”. CC. (JJ Kupiec p. 7)

LA GENETIQUE EST FORTEMENT ANALOGUE A LA THEORIE DES IDEES DE PLATON.
Dans les deux cas il s'agit d'un dualisme idéaliste, notre monde apparent est doublé par un autre monde qui en est l'explication. C'est toujours “mens agitat mollem”.


“MODELE INSTRUCTIF” ou 'MODELE HASARD / SELECTION”

“La génétique et le modèle “instructif” sont étroitement liés parce que, dans la vision moderne du vivant dérivé de la biologie moléculaire, le signal instructeur correspond le plus souvent à une protéine, elle-même déterminée par un gène. En d'autres termes, les gènes exerceraient leur influence sur les phénotypes par l'intermédiaire des signaux qu'ils fabriquent. Le modèle “instructif” est donc, comme la génétique, du côté de la théorie des Idées de Platon et de celle des formes d'Aristote dans la mesure où il explique que ce qui existe est construit suivant un prototype.
Le modèle de hasard-sélection, lui, s'inscrit dans la tradition, qui, remontant à Héraclite, privilégie la différence des êtres. Il nous dit que ce qui existe est le résultat temporaire du seul mouvement de la matière.” (JJ Kupiec p. 13)

LA GIRAFE fut et reste l'objet d'explications ingénieuses.

“Pour Lamarck cet animal vit dans des régions arides et doit brouter le feuillage des arbres pour se nourrir. Dès lors elle doit allonger son cou pour atteindre les branches des arbres.

Dans le modèle darwinien de hasard-sélection, l'explication sera différente. Chez les quadrupèdes il y en a toujours qui ont des pattes et un cou, soit un peu plus longs, soit un peu plus courts. Dans le cas de la girafe. seules celles qui ont la tête à la bonne hauteur auront accès à la nourriture et pourront se reproduire. Elles seront ainsi sélectionnées et deviendront le type dominant.” (JJ Kupiec pp. 9 et 10)

Plus darwinien que Darwin : un documentaire récent à la télévision (mais sur quelle chaîne ?) faisait état des bagarres et parades amoureuses des girafes mâles en périodes de rut. Les rivaux se battent à coups... de cous contre cous (c'est assez spectaculaire et les vertèbres craquent...) jusqu'à s'estourbir sous les yeux des femelles pacifiques et dans l'attente... On peut comprendre que la sélection joue en faveur des mieux dotés côté cou et leur permettent donc de se reproduire.
Mais on n'explique toujours pas pourquoi les girafes femelles sont dotées des mêmes longs cous que les mâles alors qu'elles ne se battent jamais pour eux...


ET DIEU CREA L'ESPECE (JJ Kupiec p. 16)

L'ETRE RETROUVE SA LIBERTE


“Pour Ockham, seuls les êtres singuliers existent. Les espèces n'existent pas.” (JJ Kupiec p. 25)

Il s'ensuit la mise en place des concepts clés de la modernité: le hasard, le vide, le désordre, l'inertie et l'individu. Abandonnée la phrase-choc d'Aristote : Il n'y a de science que du général, ce sont eux qui rendront possible la science moderne.

« … le programme génétique correspond à la notion de moule, héritée des conceptions ontogénétiques de Buffon et d'Aristote, supposée définir un plan d'organisation caractéristique de l'espèce; et que reste-t-il de cette notion s'il y a autant de programmes que d'individus ? si tous les caractères et les organes peuvent varier ? Darwin nous dit qu'il n'existe pas deux individus coulés dans le même moule.” (JJ Kupiec p. 46)

“Répétant en biologie ce qu'Ockham avait fait cinq siècles auparavant pour la métaphysique, Darwin abandonne les entités idéales qui hantaient ses précurseurs, pour regarder les individus réels. Cette définition ne traduit plus une propriété immuable des espèces, telle que la possession d'une structure caractéristique (différence spécifique) ou le fait de ne pouvoir se croiser avec les membres d'une autre espèce, mais le mécanisme de l'évolution lui-même, c'est-à-dire la variation qui est à sa base. La définition de Darwin ne dit pas ce que les espèces sont, mais ce qu'elle font. L'espèce n'est pas une entité statique. Il s'agit d'un processus. Par cet abandon de la spécificité, Darwin a ouvert la possibilité d'une théorie biologique nouvelle, en rupture avec la métaphysique d'Aristote. Et c'est effectivement ce qu'il a fait en proposant la théorie de la sélection naturelle.' (JJ Kupiec p. 49)
La sélection naturelle est un principe de création d'ordre à partir du désordre (JJ Kupiec p. 50). et non un principe d'ordre à partir d'un ordre préalablement établi (et ainsi de suite à l'infini).

Or, la génétique réintroduit la dualité essence/existence (JJ Kupiec p. 61). Gregor Mendel avait bien une cervelle de moine. Mais Johannsen et De Vries aussi.

“De la même manière que les nominalistes et les évolutionnistes ont questionné la réalité des espèces et des niveaux de la classification des êtres, peut-être peut-on se demander si les niveaux d'organisation de la biologie moléculaire correspondent à des réalités objectives ? A-t-on déjà vu des protéines sans cellules et des cellules sans protéines ? Sont-ce les molécules qui fabriquent les cellules ou l'inverse ? Le biologiste réductionniste répond que la molécule est le point de départ ontogénétique. Cette théorie aboutit à une vision extrême, celle dite du gène égoïste. L'organisme ne servirait qu'à assurer la reproduction de l'information génétique. Il serait inventé et manipulé égoïstement par les gènes pour leur propre compte. L'ADN serait la base, la source et la finalité des processus biologiques ! Sans toujours aller aussi loin, la majorité des biologistes considère néanmoins que 'ADN (les gènes) serait le centre des processus biologiques.” (JJ Kupiec p. 73)

“Egoïsme sacré”: le “dieu” créateur n'aurait créé la création que pour lui-même... Ceci pour le passé; pour le présent il y aurait coincidence entre la biologie moléclaire prenant son objet pour le centre du monde (gènocentrisme) et la représentation actuelle de “l'homme” des “Droits de l'homme”. Je commenterai plus loin en particulier l'ablation systématique du complément “et du citoyen” qui illustre bien la double tendance contemporaine à l'égoïsme aussi bien de la globalisation que de la différenciation et des communautarisations. Même sérieux dans leur travail les scientifiques utilisent rarement des modèles axiologiques extérieurs au champ de leur pratique.




“L'erreur génétique: Puisque l'ADN porte les gènes qui permettent la synthèse des protéines, lesquelles déterminent les structures cellulaires, qui elles-mêmes déterminent les organismes, on devrait pouvoir comprendre entièrement ces derniers en décryptant l'information contenue dans les gènes. On aboutit ainsi très logiquement au programme de séquençage des génomes. Quel que soit le phénomène étudié, l'isolement de la protéine sous-jacente, du gène codant pour cette protéine, et l'analyse des interactions dans lesquelles ils sont impliqués doivent donner la clef explicative.
La notion de gène semble aujourd'hui une obligation, la plus assurée et la plus évidente qui soit, pour expliquer l'hérédité et le reproduction; pourtant elle ne l'est en aucune manière. Ce n'est pas parce qu'un phénomène se reproduit à peu près identique à lui-même qu'il faut automatiquement supposer un gène sous-jacent. Par exemple, le printemps revient tous les ans et il n'existe pas de gène du printemps. Cette comparaison semble caricaturale
, voire idiote. Pour un réaliste du Moyen-Age, le gène du printemps existait bien. Il s'agissait du caractère spécifique définissant l'idée générale de Printemps, de laquelle dérivaient tous les printemps existants. On ne croit plus à cette théorie sauf en biologie, qui, nous venons de le voir, reproduit cette métaphysique.” (JJ Kupiec p. 77)

Rappelons que dans la terminologie philosophique reprise ici les “réalistes” sont “réalistes-des-idées”, c'est-à-dire ce que nous appellons, nous, “idéalistes”, qui croient à la réalité des idées et auxquels s'opposent les “nom inalistes” pour qui les classes d'objets ne sont que des “noms” conventionnels, approximatifs et provisoires.

On peut comprendre que les biologistes qui veulent expliquer la reproduction s'accrochent à la transmission “du même” au “même”, soit à celle de l'ordre premier (divin) garantissant la fidélité recherchée. Ils obtiennent la fidélité (en mobilisant la toute-puissance divine ou génétique) mais ils trahissent leur mission en escamotant la reproduction, ramenée à la creation differée ou “continuée” (thèse théologique que l'on trouve chez Descartes ou Malebranche) quelque chose comme une mémoire de dieu, de l'espèce, etc.
Plus forte est l'idée : “UN PHENOMENE ALEATOIRE EST REPRODUCTIBLE” (JJ Kupiec p. 99). On évite ainsi de se donner au début ce qui doit seulement apparaître à la fin du processus
un certain ordre, le “Bauplan” (plan préal~tle de construction) avec lequel on nous refait le coup de la montre et de l'horloger (Voltaire)
« … un phénomène dépendant d'un événement aléatoire est reproductible statistiquement. Il peut même conduire à faire des prédictions très précises. Les mathématiciens ont défini des paramètres pour décrire cette reproductibité. Un phénomène aléatoire, si on le répète, va se reproduire avec une moyenne et une variance. La moyenne, tout le monde sait ce que c'est. Si, dans un sac, je tire des petits bouts de papier sur lesquels sont inscrits des chiffres, c'est la valeur que j'obtiens en additionnant tous les chiffres tirés et en divisant par le nombre de tirages. Il existe un deuxième paramètre qui apporte un renseignement très important sur cette distribution de chiffres tirés. Il s'agit de la variance. Ce paramètre permet de mesurer la dispersion, ou l'hétorogénéité, des valeurs tirées par rapport à la moyenne. Supposons que dans le sac nous ayons des chiffres allant de O à 10, et que l'on fasse des séries de dix tirages. On pourrait obtenir une moyenne de 5 de plusieurs manières. Une première série de tirages pourrait donner 1, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 8,10, 10 et une deuxième série 5, 4, 5, 4, 4, 6, 5, 6, 6, 5. Ces deux séries ont bien une moyenne de 5, mais la seconde est bien plus homogène que la première. Sa variance est plus petite.
... si la variance d'un phénomène aléatoire est très petite, il peut ressembler à un phénomène déterministe, et pourtant il est bel et bien fondé sur le hasard.... Les objets qui nous entourent ont l'air parfaitement stables et déterminés, mais cet ordre apparent se constitue avec des particules dont le comportement est aléatoire. (JJ Kupiec pp. 100 et 101) - Toujours le nominalisme : qu'est-ce qu'un phénomène déterminé ? c'est un phénomène qui en a l'air.

“Caractéristiques du génome expliquées par le modèle de l'élastique enroulé :

- Redondance - De nombreux gènes sont répétés de manière identique ... cela a pour effet d'augmenter sa probabilité d'activation.

- ADN non codant
- Une très large fraction des génomes n'a pas de fonction apparente. Moins de 5% de 'ADN est traduit en protéine Ce phénomène a reçu plusieurs noms. Les Américains parlent d'ADN détritus (junk), d'autres auteurs préfèrent l'appeler le “paradoxe de la quantité d'ADN”. (Des séquences non-codantes) se trouvent à l'intérieur même des gènes, d'autres entre les gènes. Il existe également des portions entières du génome, appelées ADN satellites, situées en dehors des régions codantes. Ce surplus d'ADN pose un problème au regard de la théorie darwinienne. Les cellules doivent utiliser une partie de leurs ressources à fabriquer quelque chose qui ne sert à rien, alors que c'est un principe d'économie et d'optimisation qui est censé les guider. C'est pour résoudre cette dfficulté que certains chercheurs ont proposé la théorie de l'ADN égoïste Dans cette théorie, on retrouve encore une fois cette propension à confondre l'explication et la description. En effet,qu'est-ce qu'on nous dit là exactement? Il y a beaucoup d'ADN. Eh bien ! la raison en est simple. Le but de l'ADN, c'est de faire beaucoup d'ADN ! (JJ Kupiec pp. 112,113 et 114)


“(Le fait est qu') on peut la plupart du temps échanger les gènes par génie génétique, d'une espèce à l'autre, sans conséquences notables … pose un problème aux théories déterministes. Pour que le réseau des interactions spécifiques change, il faut que ces gènes changent. Ce n'est pas le cas. (JJ Kupiec p. 115)

Loin d'opposer l'embryogénèse et l'évolution JJ Kupiec les rassemble dans un même processus d'ontophylogénèse, au nom du “rasoir d'Ockham” qui conduit à une simplification et à une réduction du nombre des hypothèses (pp. 126 et 128).


Diversité des anticorps : “Le génome n'a pas à contenir l'ensemble des anticorps. Il contient un nombre limité de gènes de base qui, en s'associant au hasard selon toutes les combinaisons possibles, génèrent un nombre très élevé d'anticorps différents.” (P. Sonigo p. 138 d'après Burnett et Talmage). S'ensuit la deuxième étape de sélection.
“Si le neurone ne pense pas, si le globule blanc n'a cure de nos infections, comment apparaissent des fonctions telles que la pensée ou l'immunité ? Comment l'évolution a-t-elle mis en place de telles coopérations impliquant des milliards de cellules ? Ainsi que nous l'avons vu, dans la vision actuelle, c'est le programme génétique qui est censé planifier ces fonctions et les mettre en place au cours du développement embryonnaire. Comme pour tous les créateurs virtuels, le programme explique tout, sauf sa propre origine. Comment un tel programme a-t-il été inventé par la sélection naturelle ? Celle-ci ne peut retenir que la fonction elle-même, lorsqu'elle se réalise. Elle ne peut pas retenir un programme qui n'est qu'une représentation virtuelle, non réalisée, d'une fonction. Pour cette raison, le programme ne peut être sélectionné avant la fonction elle-même. Du coup, le programme ne peut préexister à la fonction et expliquer l'origine de celle-ci. On fait souvent appel au hasard, plutôt qu'à la sélection naturelle, pour expliquer l'apparition du programme. Un hasard un peu trop miraculeux pour un programme aussi improbable que celui de la pensée ou de l'immunité. Cela est un malentendu très répandu au sujet de la théorie de l'évolution. Le hasard de l'évolution doit concerner des événements à probabilité élevée, et ne doit pas être invoqué pour expliquer l'improbable, voire l'impossible. Les variations sont aléatoires mais non miraculeuses. Les variations sélectionnées sont toujours présentes dans une population de taille suffisante.” (P. Sonigo pp. 145 et 146)

“L'aile n'est (pas) un miracle si l'on reconstitue toute son histoire, faite de variations contingentes mais probables, à petites touches. De cela, il faut retenir que la sélection naturelle ne planifie rien et n'invente rien. Elle ne peut qu'améliorer ce qui existe déjà. Les nouvelles fonctions dérivent de fonctions latentes et imprévisibles dont le potentiel sera révélé par les besoins de l'animal. Le nez et les oreilles n'ont pas été retenus par la sélection naturelle pour maintenir les lunettes, même s'ils en avaient clairement le potentiel caché. Ils n'ont pas non plus été conçus à cet usage par un architecte (ou un programme) qui savait que les lunettes seraient un jour inventées. (P. Sonigo pp. 147 et 148)

“UNE MAIN INVISIBLE - Si nos cellules sont libres, leur organisation doit obéir aux principes d'économie ou d'écologie qui structurent les sociétés ou les écosystèmes. Dans un écosystème tel que la forêt dans son ensemble, il existe des phénomènes généraux de régulation qui contrôlent la température ou la composition du sol. Pourtant il n'existe pas un génome de la forêt qui, programmant chacun des habitants, assure la réalisation des phénomènes globaux. L'homéostasie, c'est-à-dire la constance du milieu intérieur de la forêt, n'est écrite nulle part. Il n'existe pas de “police de la nature”. Le ver de terre n'est pas programmé pour aérer le terreau indispensable au renouvellement végétal. L'arbre ne pousse pas pour abriter l'oiseau. L'oiseau n'obéit pas à la forêt qui lui impose de contrôler la prolifération des insectes Le saule ne produit pas l'aspirine pour soigner nos maux de tète. Chacun s'occupe de son propre intérêt. L'équilibre global émerge d'interactions qui n'ont pas pour finalité d'assurer cet équilibre.” (P. Sonigo pp. 149 et 150)

“...l' hérédité est actuellement conçue comme la transmission d'une molécule (ADN en général), dont la forme (plus précisément la séquence) est une représentation codée et programmée de l'organisme. Au contraire, nous considérons que l'hérédité est liée non à la transmission d'un code mais à la reproductibilité de phénomènes aléatoires
... Comme nous l'avons exposé précédemment (TA 109) dans un système aléatoire, la reproductibilité est assurée lorsque les tirages sont nombreux. C'est la loi des grands nombres. Lancé un grand nombre de fois, un dé donnera des résultats reproductibles :1/6 de 1, 1/6 de 2, etc. Molécules et cellules sont autant de lancers de dés... Comme dans le cas du dé, le nombre exact de 1, de 2, etc, varie, mais l'ensemble des tirages donne des proportions prévisibles et reproductibles. Les ensembles de tirages se ressemblent toujours. sans pour autant être identiques. Un mélange troublant d'identité et de différence. Comme un air de famille. C'est l'hérédité du dé. L'hérédité n'est pas “écrite” dans le dé, elle résulte du nombre de tirages. De la même façon, l'hérédité n'est pas écrite dans 'ADN. Elle résulte des tirages de la sélection naturelle.” (P. Sonigo pp. i 94 et 195)
“Pourquoi avons-nous des bras ? parce que nos gènes portent le programme des bras. Pourquoi avons-nous des yeux ? parce que nos gènes portent le programme des yeux. Pourquoi l'oiseau vit-il dans l'arbre ? parce que Dieu l'a voulu ainsi. Ces réponses n'en sont pas. La création, en préétablissant les équilibres naturels que nous observons, a longtemps formé un obstacle à leur compréhension. De la même façon, la génétique, en considérant que la structure de l'organisme est programmée, ne peut en générer une explication. L'explication est repoussée ailleurs, dans les cieux ou dans les molécules, et reste une illusion. De plus, pour la création (en ce qui concerne la vie en général) comme pour le programme génétique (en ce qui concerne l'embryon), l'Homme reste une finalité, un objectif préétabli qu'il est nécessaire d'atteindre. Chassé de la Nature extérieure par Copernic et Darwin, l'anthropocentrisme s'est réfugié à l'intérieur de nous-mêmes. Ce repli semblait inexpugnable. Pouvait-on imaginer que nous n'étions pas le centre, ni la finalité de notre propre individu?

Dieu existe pour beaucoup d'entre nous dans le respect et l'émerveillement que nous inspire la nature. Mais s'il nous est inaccessible et constitue une explication universelle, l'explication devient universellement inaccessible. Rejeter l'inaccessibilité n'est pas rejeter l'émerveillement. Tout comme un être aimé, la fleur est encore plus belle si on la comprend. L'ADN existe certainement. Mais il ne constitue pas la cause, le déterminant, le créateur de l'organisme. Les biologistes ont rêvé d'un démiurge accessible, lisible dans le monde des molécules. Les premières pages du catalogue des génomes qui s'étendra à l'infini, comme la tour de Babel vers le ciel, crient la nécessité d'une autre science. Les anciens défenseurs de la génomique réclament mainrtenant la “protéomique” pour justifier de cataloguer, après l'infinité de l'ADN, l'infinité des protéines et de leurs interactions spécifiques. Les plus lucides préfèrent parler de “postgénomique”. A défaut de révéler les mystères de la vie, cette débauche technolo-mique en a terni la beauté. Peut-être est-ce de biologie tout court dont il faudrait enfin parler.” (Conclusion pp. 213, 214 et 216 JJ Kupiec et P Sonigo)


RESUME des thèses soutenues par Kupiec et Sonigo :

1 -
La “nécessité” de l'espèce n'est que relative, éphémère et superficielle.

2 - S'y substitue un principe de “liberté” attaché à toute forme individuelle en tant que telle (molécule, cellule, tissu, organe ou organisme). Il n'y a que des différences.

3 - Une condition de cette liberté d'ébats et de combats individuels: des populations assez nombreuses pour multiplier les tirages au hasard.

4 - Une autre condition : du temps, énormément de temps, sans commune mesure avec la durée éprouvée et conçue par les individus (des éphémères à nous-mêmes) : que l'on pense aux nageoires évoluées en membres eux-mêmes transformés en “bourgeons” d'ailes d'abord sélectionnées pour des fonctions de “radiateurs” contrôlant la température du corps, puis développées pour des fonctions motrices améliorant la marche et le saut par le vol ou retrouvant plus tard la fonction de nageoires (cas des baleines ou des dauphins). L'évolution des espèces a tout son temps pour effectuer ses tirages. La seule “espèce” durable, durante, c'est le temps, d'où la tentation de l'invoquer par antiphrase : 'sub specie aetemitatis”. Et de mémoire de rose on n'a jamais vu mourir ... un jardinier.

5 - Chaque tirage marque une petite modification, une nouvelle petite différence insensible pour tout observateur infiniment plus limité, lui, dans le temps. La différence rendue apparente ou mutation résulte d'un effet d'échelle.

Le gène n'est plus le seul bénéficiaire de l'égoïsme”. Les autres êtres individuels comme les virus ou les individus composés ne font que survivre sur le même mode égoïste. Il n'y a que des produits sans création initiale d'aucune sorte. La biologie est la science qui s'occupe de la survie, qui dépasse les apparences d'une vie ordonnée et aussi de la mort.
Commentaire du commentaire : “Deux chercheurs montrent ici, de la molécule à l'homme, en passant par les cellules et les virus, que règne moins la dictature d'un dieu-programme inscrit dans 'ADN qu'un hasard permanent, guidé par la sélection naturelle. Nous ne sommes plus, depuis Copernic, au centre de l'univers, ni depuis Darwin, au sommet de la création. Voilà que nous ne sommes pas le centre, ni la finalité de notre propre organisme, mais une société décentralisée de cellules. Ni dieu ni gène... Le déterminisme fait place à la liberté et la biologie n'en devient que plus passionnante.” (page quatre de a couverture)

LE DARWINISME, CE N'EST PAS “LA GAUCHE”, LE DARWINISME. Il est incompatible avec “la sociale” ou l'idéologie des “droits de l'homme” qui requiert l'ordre mondialement organisé, en suppose acquises la vision et la compréhension globales. Des personnes se disant “agnostiques”, prudentes sur les dieux, ont toujours l'air très assurées dès qu'il s'agit de l'homme, de l'humain et de l'humanité... A ceux-là je me permettrai de faire remarquer que les droits de l'homme reposent sur des bases anthropologiques implicites tres limitées et arbitraires. Ils postulent
1 -
que l'espèce humaine existe et qu'elle est bien définie
Mais c'est faux et il y a inflation des problèmes de “limites”: caractère “humain” de l'embryon et du foetus, datations de ce caractère et de l'autorisation légale des IVG
...; nombre croissant de scrupules “éthiques” concernant le handicap et l'euthanasie...;
rapports avec des animaux que l'on tente d'humaniser: singes, dauphins ; tentatives de “communiquer” avec eux, c'est-à-dire de les tirer vers une humanité élargie ;
rapports avec les machines, notamment susceptibles d'I.A. (intelligence artificielle); cf le film de Kubrik “2001, l'odyssée de l'espace”, l'oeuvre scientifique et littéraire de Marvin Minsky,
rapports avec d'autres “êtres raisonnables” (Kant), anges ou extra-terrestres, sans parler du culte tenace des “âmes des morts” (communion des saints, purgatoire, spiritismes);
dans les Droits de l'homme et du citoyen, rédigés par les pires misogynes, la femme est assimilée à l'homme (être humain). Pourtant il est vrai qu'on ne naît pas femme, mais (qu')on le devient” (Simone de Beauvoir), et l'homme aussi !; mais pas l'enfant qui naît enfant et qui a droit … à des droits j'allais écrire “spécifiques”, ce qui est inquiétant.
Karl Marx remarquait (en 1843 !) que l'opération chirurgicale supprimant la mention “et du citoyen” dans le libellé des fameux Droits de l'homme, bien loin d'élargir généreusement la notion, réduisait en fait son application à un sous-ensemble charcuté dans l'espèce, monté en épingle : “l'homme égoiste, séparé de l'homme et de la communauté”, bref le “Bùrger als Bourgeois”, partie de “l'homme générique” s'auto-proclamant homme par excellence, usurpant la totalité de l'espèce. De nos jours encore les tenants des “Droits de l'homme” sont les nantis qui tentent d'imposer leurs intérêts et leur vision du monde. Processus très darwinien.

Plus peut-être que les autres espèces, l'espèce humaine est incertaine et mangée aux “prions” de toutes sortes.

2 - qu'un organisme central en commande (au moins “en droit” sinon en fait...) le mouvement unanime vers le progrès (quid de cet organisme: un gouvernement mondial de la planète ? la Worldcompanie? une société secrète
?). transposition à peine voilée des eschatologies religieuses. Lire à ce propos les réponses lucides d' Hubert Védrine, ministre français des affaires étrangères à ta question: “Qui dirige le monde ?“ dans “La revue internationale et stratégique” numéro spécial 2001 de 'IRIS (Institut des relations internationales et stratégiques).

Pierre Sonigo rapproche (p. 150) la sélection darwinienne de la “main invisible” selon Adam Smith (“En dirigeant son activité de façon à en tirer un produit de la plus haute valeur possible, il ne recherche que son propre profit, mais en cela, comme dans beaucoup d'autres cas, il est guidé par une main invisible qui promeut un objectif qui n'était en rien dans ses intentions” “Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations” 1759). Et Sonigo pointe le darwinisme d'Adam Smith dans le fait qu'il n'évoque pas “une instance de contrôle supérieure. Au contraire, il expliquait que tout se passait COMME SI il y avait une main. Il est bien clair qu'il n'y en avait pas.” C'était déjà le thème de “La fable des abeilles ou les vices privés font le bien public” de Bemard Mandeville (1714)

LE DARWINISME, CE N'EST PAS NON PLUS “LA DROITE”, LE DARWINISME, comme fondant les oppressions qui ne l'ont pas attendu pour s'abattre depuis toujours sur les animaux humains.
Les pires tyrans, Napoléon ou Hitler croyaient en “la providence” ou en leur “étoile”.., et Staline peut-être au “sens de l'histoire”, toutes impostures générales qui n'ont rien à voir avec le nominalisme darwinien.

Qui ouvre, lui, sur une autre conception de la liberté, que j'appellerai plutôt “révolte” et affirmation de soi..

LA PARABOLE DU BOULANGER

“En écologie ou en économie, les acteurs individuels cherchent à optimiser leur survie ou leur profit. Leur finalité n'est pas de construire l'équilibre général d'un système dont ils ne possèdent ni vision ni compréhension globale. De même, le boulanger ne fait pas du pain parce qu'un programme central lui ordonne de le faire pour le bien d'une société qui a besoin de pain. Il agit ainsi parce que son histoire et son environnement en font une activité possible et rentable POUR LUI. Il n'est pas évident qu'un pouvoir central puisse lui ordonner de faire ce métier à son désavantage pour garantir une fonction vitale pour la société. De la même façon, lorsque la cellule du foie accomplit les fonctions spécialisées du foie, ce n'est pas parce qu'elle obéit aux ordres d'un “programme” qui lui commanderait de se faire foie parce que l'organisme a un besoin vital de foie. Elle devient foie parce que, dans la situation où elle se trouve, c'est ta façon dont elle est à même de survivre le plus efficacement.” (P. Sonigo pp. 129 et 130)

De même chacun de nous est devenu cheminot, enseignant, VRP ou informaticien sans plus de “vocation” (terme religieux 1).

Dans la perspective de cette parabole on voit que les républicains ou les communistes, le méchant Staline et le gentil Kouchner, Barre ou Fabius fonctionnent exactement de la même manière sur les mêmes préjugés idéalistes : ceux du bonheur général programmé à l'avance, ailleurs, à tout prix et tout de suite (les lendemains qui chantent, demain on rase gratis, la sortie du tunnel, les indicateurs économiques au vert) et toute la pieuse chienlit.. Mais nos choix se font autrement.

Au machiavélisme du “gène égoiste” (titre du livre d'ailleurs percutant de Richard Dawkins 1989, Armand Colin 1990
- ce micro-gène égoïste ressemble beaucoup aux macro-institutions religieuses et politiques qui fondent leur existence sur l'exploitation de ceux qu'elles prétendent sauver et administrer), il faut préférer l'égoïsme basiste et direct de chaque individu, cellule, tissu, organe, organisme échappant à toute généralisation. Pourquoi laisser au gène le privilège (divin dans l'exclusivité !) de l'égoisme, du parasitisme et du vampirisme ? J'aurais tendance à croire que c'est dans l'abolition de ce privilege religieux que réside la véritable acratie.

C. Champon 31/3/2001 et Tribune des Athées N° 110

Lire aussi “POURQUOI L'AMOUR EST UN PLAISIR” L'évolution de la sexualité humaine par Jared DIAMOND HACHETTE 1999. Vous vous instruirez et vous vous amuserez aussi beaucoup.






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