La chronique
   
VOX POPULI VOX DEI
ou
DES LITURGIES DEMOCRATIQUES

Sans remonter en-deçà de 2001 ni descendre au-delà de 2002, force est de reconnaître à l'occasion des élections présidentielles aux USA, au Zimbabwé, à Madagascar, municipales au Royaume Uni, du référendum-plébiscite au Pakistan, des législatives au Portugal, en Italie, en Hongrie, en Pologne, en Algérie, en Hollande, des régionales puis législatives en Allemagne, sans parler des élections municipales, puis présidentielles et législatives en France, que la démocratie “est en crise”. Et dans les pays qui inspirent depuis longtemps confiance comme dans ceux où le vice despotique rend hommage à la vertu démocratique.

L'association des mots “liturgies” et “démocratiques' provoque moins le paradoxe que la redondance. En effet, étymologiquement “liturgie” signifie “action mise au service du peuple” et a une relation ancienne avec ... la “laïcité” (par un mot homérique commun signifiant “peuple).

Si, historiquement, la démocratie s'est définie contre l'église catholique notamment, en Europe (luttes de la Révolution française en France et ailleurs, luttes armées des carbonari contre les estaffiers séculiers du pape, guerres en Espagne), ses habitudes de fonctionnement et ses valeurs sont loin d'être indépendantes des normes religieuses héritées d'un lointain passé. Et dans un monde où les “Européens vivent comme si Dieu n'existait pas” (selon un connaisseur : Jean-Paul II) l'athéisme de fait pourrait bien expliquer la crise actuelle.
J'entreprends un recensement des mots-clés de la démocratie politique et pour chacun d'eux j'essaierai de rappeler le vieux fond religieux qui en sous-tend l'usage et l'efficacité au moins symbolique.


ANATHEME (ou EXCOMMUNICATION) Voir SUFFRAGE UNIVERSEL.

BALLOTTAGE : Favorable ou non : sorte de purgatoire en plus dur ; le favorable permet l'accès au paradis, le défavorable conduit en enfer !

BOULE (de vote) : Sans rapport avec te précédent. Permet d”'opiner” : blanche pour avis favorable, noire pour l'inverse. Pratique commerciale, judiciaire, médicale et universitaire, donc héritée aussi de I'Eglise catholique.

BOURRER (les urnes) : L'abréviation est déconseillée (cf B... OULE).

BULLETIN (de vote) : Permet d'opiner (à un référendum) ou de désigner un éligible (scrutin de liste ou uninominal).

CAMPAGNE électorale : D'où l'expression “battre la campagne”. Il arrive que des candidats battus et machos battent leurs compagnes, mais ceci est une autre histoire.

CANDIDAT : A Rome celui qui briguait une fonction revêtait pour cela une toge blanche (candida). En ressort l'idée que l'impétrant est pur, mais que l'obtention du poste de pouvoir convoite le salira ... Pessimisme profond ou analyse lucide des institutions.

CONSULTATION électorale : A mettre en rapport avec la consultation médicale ; elle vise a purger le corps de l'électeur de ses mauvaises humeurs.

DEPOUILLEMENT : Epreuve à caractère initiatique : il faut “dépouiller le vieil homme' pour qu'un autre puisse renaître à sa place. Le radical du mot est “poux”, ce qui explique que les scrutateurs cherchent parfois la petite bête.

DROIT DE VOTE Voir SUFFRAGE UNIVERSEL.

ELECTION : Bien avant de traduire des formes communes d'expression démocratique, c'est le concept religieux de la séparation du pur et de l'impur, du sacré et du profane.
Dieu a élu Abel et éliminé Caïn. En fait des individus ou des peuples se sont proclamés élus par les dieux qu'ils avaient eux-mêmes élus : la dirigeante sioniste Golda Meir dans ses “Mémoires” proclamait que les juifs étaient le seul peuple à avoir élu ... le dieu qui les arrangeait le mieux. Et aussi le peuple allemand élu par la “providence” selon “Mein Kampf”. Ne pas oublier la plaisanterie : “Quel peuple élu ? On n'a pas voté …"
L'élection des peuples est chose fréquente quand des dirigeants politiques mécontents souhaitent dissoudre le peuple et en “élire un autre” (Brecht 1953).
L'élection “démocratique”, “onction” du suffrage universel, n'est qu'un cas très particulier et rare des élections, qui ne signifient en général que des choix plus ou moins arbitraires et hasardeux. En France le candidat J. C. (!) a été élu par 82,21% des exprimés au second tour avec plus de voix de “gauche” que de voix de droite et par un nombre supérieur de ces voix à celui des votes qui s'étaient portés sur Jospin au premier tour (“Le Monde” 07/5/2002 page une). Il s'agit au moins d'un “miracle”.

ISOLOIR : Fascine les petits garçons (les petites filles, je ne sais pas) comme jadis les jupes des femmes et les soutanes des prêtres. Idée indéracinable que ce qui se fait en cachette doit être MAL ! Dérange l'exigence de pureté, évoque le double jeu et la trahison. Pendant toute sa grande période, au Parti communiste on “votait” à main levée.
Evoque irrésistiblement le confessionnal auriculaire et son cortège de turpitudes. Le “billet de confession” permettait de se présenter légalement à la “Sainte Table”, le bulletin de vote permet d'honorer la fente de l'URNE (cf ce mot) et de passer à ses propres yeux et à ceux des autres pour un bon citoyen. Le devoir électoral s'est substitué à la communion et le bulletin à l'hostie avec inversion du sens de la transaction.

MANDAT : Le christianisme est une gigantesque usine à gaz où “Dieu” distribue et délègue à l'infini des parts de gâteau de plus en plus petites mais contenant toutes l'essentiel, du Père au Fils, à l'apôtre, à l'évêque, au prêtre, à l'hostie pour le fidèle. La volonté de “dieu” se dispense et se répand comme celle du peuple dans le suffrage universel.

MANIFESTATION ou MANIF (en Europe orientale “DEMONSTRATION”) : Evoque irrésistiblement la procession catholique. Que l'on crie “Des sous Charlot” ou “Mon dieu faites qu'il pleuve (ou qu'il arrête de pleuvoir)”, c'est pareil. A Paris, des parcours tels que République-Nation, République-Bastille et Bastille-Nation témoignent de l'imagination de la Préfecture de Police autant que de l'imaginaire des masses marcheuses, lycéennes, étudiantes, kurdes, rollers ou techno. On n'est jamais loin de “la croisade des enfants”. L'origine protestante de certains les aurait rendus allergiques à la grande messe du 1er mai 2002 (les journaux).

MODES DE SCRUTIN : Renvoient aux diverses régies monastiques et à leurs modifications.

PROMESSES électorales : “N'engagent que ceux qui y croient” (Saint Charles Pasqua).

PROPAGANDE : Toute opinion politique comme toute croyance religieuse tend à se propager. L'erreur de toute propagande n'est pas tant d'être fausse que de vouloir convaincre et endoctriner.
Du latin moderne “propaganda” le mot a été introduit comme terme religieux dans la “Congregatio de propaganda fide” instituée le 22juin 1622 par le pape Grégoire XV, sur un projet de Grégoire XIII pour répandre la religion catholique. C'est vers 1790 en France que le mot a pénétré le langage politique pour désigner une association ayant pour but de propager certaines opinions politiques (LE ROBERT Dictionnaire historique de la langue française Alain Rey 1998).

REPORT DES VOIX (du premier tour au second) : C'est le principe des “indulgences”.

SCRUTIN : Emprunté au bas-latin “scrutinium”,”action de fouiller” qui se spécialisa dans le
vocabulaire ecclésiastique pour désigner l'examen des opinions religieuses ; il dérive du latin “scrutari' qui a donné 'scruter”.
On trouve “faire scrutine” pour “procéder à une élection par vote secret” (vers 1260). L'acception électorale est substituée au sens religieux au XVIIIème siècle. On opposait “scrutin couvert” (secret) à scrutin découvert (LE ROBERT Dictionnaire historique de la langue française Alain Rey 1998>. “Couvert” signifie “huis-clos” dans la franc-maçonnerie.

SORT (tirage au) : Mode d'élection pratiqué dans l'Antiquité. L'heureux élu était obligé de s'acquitter de la tâche qui lui tombait dessus. Là où la méritocratie témoigne d'une grande méfiance à l'encontre des citoyens, cette procédure me paraît rayonnante d'humanisme.

SUFFRAGE : Du latin classique “suffragium”, tesson de poterie servant au vote. Le mot prend en latin médiéval le sens de “soutien, aide” (VIème s.) et se spécialise dans le vocabulaire juridique et religieux, signifiant “province ecclésiastique”, “intercession d'un saint auprès de Dieu” (XI0 s.), “prière” (X10 s.), “prestation en nature” (X10 s.).
Il        semble bien que “suffragium” soit dérivé de suffragari, “voter pour, soutenir une candidature”. Terme religieux attesté isolément au sens de “prière” (1289, suffrage d'oraison), suffrage a été réemprunté au pluriel (1374) pour désigner, dans la liturgie catholique, une prière d'intercession adressée aux saints, à l'office de laudes ou de vêpres. Il a repris à l'époque classique le sens plus général de “prière” (1616)... ; “suffrage des saints” s'est dit de l'aide apportée aux croyants (XV
ème s.) ... Les vieux emplois du mot sont sortis d'usage au cours du XvllIème siècle. Retrouvant un sens du latin classique, “suffrage” désigne depuis 1355 le vote par lequel on fait connaître son opinion favorable dans un choix, une désignation politique ou juridique. Le mot acquiert un fréquence très accrue avec la Révolution dans des expressions comme suffrage universel (1765 pour l'expression, 1792 pour sa mise en oeuvre), puis sous la IIIème République suffrage direct,indirect (1936) (D'après LE ROBERT Dictionnaire historique de la langue française Alain Rey 1998).

SUFFRAGE UNIVERSEL : Jusqu'à quel point tout le monde est-il inscrit sur les listes électorales (a le droit de voter) ?
Le corps politique souverain se définit comme la communauté des fidèles, la communion des Saints !, par des contours. On est dedans ou dehors et pour que certains soient dedans il faut nécessairement que d'autres soient dehors. D'où les débats : les animaux ont-ils une âme ? et les noirs ou les indiens ? et les femmes ? et les enfants ? et à partir de quel âge ? Dans les systèmes de castes, chacun est dans une caste et personne en dehors de la société, encore qu'on pourrait se demander si les “hors-castes” constituent encore une caste
Mais c'est précisément la démocratie élective qui pose l'exclusion du corps électoral, soit par sanction, soit par “nature” (cf la distinction entre “être privé de ses droits civiques” comme les criminels ou “être privé de l'exercice de ses doits civiques”, comme les militaires français jusqu en 1945).

L'absence de “dieu” ou de prophètes rend l'exigence latérale, horizontale de conformité, encore plus forte. Les démocraties se socialisent toujours davantage. La devise encore féodale “Un pour tous, tous pour un” ne peut que se corrompre et se dégrader en “Un pour tous, tous pourris” (Coluche). La démocratie approfondit la perspective de l'anathème et de l'excommunication ; elle se paye, contre les idées reçues, de diverses diabolisations (“les affaires” ou “le fascisme”, l'un n'excluant pas les autres).

TOUR de scrutin : Echéance électorale, cf des expressions imagées comme “jouer un tour”, “tour de cochon”.

TRIANGULAIRE : Le schéma de la sainte trinité. Cherchez le “tertium gaudens'.

TRIBUN : Pendant laïque de prophète. La puissante figure barbue de Jaurès n'est pas sans évoquer un personnage de l'Ancien Testament. Des recherches récentes ont révélé le caractère religieux du bonhomme.

URNE : Ce meuble évoque le “tronc” de l'église. Ce sens économique, parfois grivois (on disait d'une princesse qu'elle était un tronc qui acceptait toutes les offrandes) ne connaît d'emploi rival que funèbre. Argent, amour et mort : comme quoi, voter, c'est mourir un peu.

VETO : Vote négatif, symboliquement exprimé par l'inversion des lettres du mot vote.

VOTE (VOTATION en Suisse) : Le parcours initiatique du vote reproduit celui du “christ”, médiateur universel, selon une prière connue :

Je crois au seul suffrage universel, expression logique de la volonté générale.
Je crois au seul message du bulletin de vote, dont chacun est le suffrage de tous.
Esprit, il s'est fait papier, a été pris sur la table, a traversé les épreuves des propagandes et des sondages, a été mis et couvé dans l'enveloppe à l'abri des regards indiscrets.
Il descend dans le trou de l'urne comme l'opinion droite fond sur l'esprit de chacun pour le bien commun.
Blanc, nul ou exprimé son mystère resplendit dans l'urne transparente où sa présence révèle déjà la volonté du peuple encore inconnue.
A la fin du scrutin il est sorti de l'enveloppe, exposé et dépouillé au grand jour, révélé et comptabilisé.
Le résultat dont il participe vient rejoindre ceux des consultations précédentes et attester l'expression de la volonté du peuple souverain.

Son message sera invoqué pour dire la Loi.
Je crois en la Loi qui procède du bulletin de vote de chacun et de la volonté de tous.
Je crois en la démocratie et au progrès de l'humanité.


Deux remarques pour finir :

L'e-vote commence à être testé un peu partout. Chaque opinion exprimée sera consignée “en temps réel” au fur et à mesure ; l'heure de la fin du scrutin sera immédiatement celle de la délivrance du résultat. On aura alors un vote sans DEPOUILLEMENT, la fin de toute une éthique de l'ascèse.

La seule valeur matérialiste athée de l'ataraxie et de l'indifférence aux dieux, qui n'existent pas, et même s'ils existaient comme pour Epicure et Lucrèce (cf Jean Salem L'atomisme antique LdP 1997, pages 108,112,113 et 118 ; p. 133 note 1), correspondrait au seul vocable non cité jusqu'à présent : l'ABSTENTION.
Autrement, le TIRAGE AU SORT.


Ciaude Champon et Tribune des Athées 13 mai 2002



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