La chronique
   
AUX AMES BIEN NEES
Hommage à Alexandre Dumas père


Comme on fait de la “science-fiction” en évoquant un avenir éclairé par les progrès anticipés de la science, je pense qu'il serait parfois bon de se livrer à l'exercice - assez difficile - de la “religion-fiction”. Il s'agit de fantasmes et de préoccupations aigus et quotidiens auxquels nous avons échappé mais qui empoisonnaient les hommes du passé jusqu'à nos ancêtres, il y a encore trois ou quatre générations, et qui ont pu laisser parfois des traces.

Pendant des millénaires les hommes étaient dépouillés de leur essence et de leur existence. Leur (re)production dépendait uniquement de la divinité simplifiée des monothéismes. Le dualisme philosophique de l'âme et du corps était moins élaboré dans des officines intellectuelles (ouvertes à peu de gens, et longtemps seulement à des clercs qui avaient promis de ne pas faire d'enfants ...) que par de longues et lentes imprégnations des esprits, d'autant plus adhésives, auxquelles nous avons fini par échapper grâce à la biologie depuis un siècle. Même à Saint-Nicolas du Chardonnet l'arrivée intempestive d'un rejeton chez une petite sœur ou cousine, si elle soulève le courroux social, n'est plus imputée à la volonté divine


Mais il faut faire un gros effort pour ressusciter la croyance qui a régné pendant des siècles. Donc c'est le dieu qui “donne” personnellement, et même doublement, les enfants, sur la terre et au ciel, ou non. Tout est dans sa main, sa main gauche et sa main droite. Quand il suit la recommandation donnée par lui-même (son fils) que l'une ignore ce que fait l'autre il y a des embrouilles. A la base on n'y cherchait pas de si près : Ce que le seigneur a donné, le seigneur l'a repris; on pouvait ainsi se consoler de l'énorme (à nos yeux) mortalité infantile connue en Europe depuis toujours jusqu'en 1945.

L'être humain est “un”, c'est surtout après des siècles le Catéchisme officiel de l'Eglise catholique qui l'affirme, mais les formulations sont biaisées : on n'est pas du tout dans l'unité immanente psychosomatique reconnue de nos jours par tous. “L'homme tout entier est donc VOULU par Dieu.” (1) Mais il s'y reprend à deux fois (“Dieu modela l'homme avec la glaise du sol ; il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l'homme devint un être vivant” (GN 2, 7)). Il y a bien deux actes de volonté créatrice différents au point d'en être successifs (ici l'éternité divine le cède à l'historicité non du monde mais de l'homme !) : la glaise du sol a été créée avec tout le matériel, quant au “terme AME, il désigne dans l'Ecriture Sainte la VIE humaine ou toute la PERSONNE humaine ; ... “il désigne aussi ... ce par quoi l'homme est plus particulièrement image de Dieu: “âme” signifie le PRINCIPE SPIRITUEL en I'homme. (1). “L'Eglise enseigne que chaque âme spirituelle est immédiatement créée par Dieu - elle n'est pas “produite” par les parents - ; elle nous apprend aussi qu'elle est immortelle : elle ne périt pas lors de sa séparation du corps dans la mort, et s'unira de nouveau au corps lors de la résurrection finale.” (2)


Animisme, vitalisme, personnalisme et dualisme vont de pair. L'être humain est “un”, mais en deux coups, deux temps, sous deux espèces, l'une inférieure, l'autre supérieure:

Sur la terre, depuis le début, les créatures notamment humaines (Adam et Eve déchus) copulent, forniquent et se reproduisent (l'accouchement fait partie de la malédiction et constitue la part de punition allouée à Eve ; par solidarité certains pères, d'ailleurs le plus souvent non chrétiens, avaient inventé “la couvade”).

Au ciel, telle la reine des abeilles, le dieu père qui a tout créé et pondu toutes les âmes possibles dans son gigantesque effort initial les distille au fur et à mesure (c'est éternellement la même chose pour ... l'Eternel). Les âmes ont toujours été, sont et seront toujours éternelles ; le problème “historique” étant leur destination ... Là les jeux théologiques s'ouvrent : liberté, serf-arbitre, libre-arbitre ou prédestination, et le dieu bouge encore en tant qu'histoire (Hegel). Les taupes dormantes seront-elles réveillées, utilisées ou enterrées, condamnées à rejoindre définitivement leurs corps de destination ! ?

Et ici j'invoquerai un petit conte peu connu d'Alexandre Dumas (père) intitulé “Une âme à naître”, publié en 1844, édité dans le recueil “Histoire d'un mort racontée par lui-même” UGE 1980. L'auteur y dépeint les âmes “dans le ciel ... qui devaient descendre un jour sur la terre et animer successivement les corps qui naîtraient.”

Dans une sorte de salle d'attente gigantesque dont j'imagine la tapisserie étoilée de toutes les constellations les âmes “de l'avenir” disponibles et fraîches attendent de descendre “au salon” (3), tuent l'éternité à prier et pour seule distraction assistent au retour “à Dieu” des copines qui ont servi en bas et accompli leur mission : d'abord celles du chouchou Abel, puis d'Eve

“... lorsque les portes du ciel s'étaient rouvertes devant celle âme pécheresse, flétrie par le péché, mais épurée par la douleur (vous voyez ce qui vous reste à faire CC), toutes les âmes de l'avenir s'étaient pressées autour d'elle pour apprendre quelque chose de la terre.
Eve s'était contentée de répondre: “J'ai péché, j'ai souffert, j'ai prié; la vie a beaucoup de passions, beaucoup de douleurs et bien peu de joies.” Puis elle s'était retirée à la droite de Dieu, pour achever auprès de lui sa prière commencée ici-bas.”


“Parmi toutes ces âmes ... il y en avait une à qui son bon ange avait dit: 'Tu naîtras un jour du
sein d'une femme, tu quitteras ta forme immortelle pour le monde que le Seigneur vient de
faire”
- Et quand dois-je naître ? avait demandé l'âme.
- Attends et prie en attendant avait répondu l'ange.”


L'histoire du monde ressemble beaucoup pour les âmes à une sorte d'”appel” perpétuel où chacune, à la convocation qui lui est adressée, descend “naître” en s'incarnant, avant de remonter plus ou moins satisfaite du corps et du sort sur lesquels elle est tombée Et l'âme prise par Dumas comme héroïne centrale du conte assiste avec curiosité aux naissances et aux retours des autres âmes pendant des siècles. Les distractions sont rares... Un moment le père des 'Trois mousquetaires” cherche la difficulté en imaginant que le dieu a créé une âme “à l'image de sa pureté” (pas les autres ? déjà flétries, douteuses, damnées?), c'est-à-dire vouée à naître et à s'incarner en son propre fils. Le parachutage a lieu.

“Enfin le fils de Dieu reparut après sa mission, tenant à ses mains déchirées sa couronne d'épines.
Dieu lui dit :
- Viens, mon fils, tes pieds se sont meurtris aux pierres de la route, mais ton cœur est resté pur devant les tentations.
Et il le fit asseoir à sa droite.

- Quel peut être ce monde, se disait l'âme rêveuse, où l'on ose faire mourir le fils de dieu !” Idée ingénieuse : il n'y a qu'au “Ciel” des chrétiens, où les âmes ont des mains, des pieds
et un cul pour s'asseoir, qu'on n'est pas forcé de savoir que “Christ est ressuscité”, puisqu'on ne peut percevoir aucune différence : manque pas une âme au ciel , chef ! Pierre les a recomptées. Mais qu'était donc l'apparition ou le cauchemar d'Emmaùs ? Un zombie

Puis l'âme qui était née dans le corps de Magdeleine remonta et fit son rapport à son tour.
Et les siècles passaient.

Y avait-il des corps animés sans âme : des monstres ? des infirmes ? Mais imaginez l'inverse et “la tête” d'une âme apprenant que “son” corps attribué n'est pas ou plutôt plus au rendez-vous et qu'elle est donc réduite au chômage technique. C'est la fin de la nouvelle de Dumas:

Dans de fréquents dialogues avec son bon ange l'âme un peu trop désireuse de s'incarner, au point de négliger son dieu, apprend la naissance de sa mère ... puis sa première dent puis son mariage ..., puis sa grossesse. Quand l'ange lui annonce enfin que la mère est morte en couches et qu'elle, l'âme égoïste, “(est) morte en venant au monde”. Et la pauvre âme impatiente se voit congédier “aux limbes” (ANPE archaïque). (4)

Dans ces bizarreries mal cousues ensemble en fait c'était déjà le corps qui décidait du salut de l'âme. L'âme rattrapée par le corps indigne, malin, qui commande “en dernier ressort”. Alors prescience “divine” du matérialisme au sein d'un dualisme indéfendable?



1) Catéchisme de l'église catholique Mame-Plon 1992 p. 83.

2) ldem p. 84. Non seulement les croyants de jadis pensaient avoir une âme mais que celle-ci pouvait se perdre et être damnée du fait et par la faute du corps pécheur associe. Toujours un matérialisme bien “les pieds par terre” exprimé au travers des voiles d'un dualisme superstitieux.

3) On peut établir un fondement solide de la culture esthétique et littéraire du “bordel” surtout dans les pays catholiques romains (Sade, Haubert, Maupassant, Proust, Fellini) par opposition aux nations protestantes ou orthodoxes où la prostitution demeure un péché individuel et une honte vécue dans la solitude (Tolstoï, Dostoïevski, les romanciers et dramaturges US). Une lecture gnostique de la nouvelle “La maison Tellier” de Maupassant n'est pas impossible.

4) Les avorteuses ont été appelées “faiseuses d'anges” en un sens approché, mais les limbes ne sont pas des pépinières d”'anges” eux-mêmes déjà créés de toute éternité.
Un avortement naturel ou provoqué peuple les limbes d'âmes rendues inutiles en les privant du service qu'elles auraient dû rendre. La condamnation et l'interdiction par le pape de l'interruption volontaire de la grossesse se justifient à ses yeux de ce qu'elle met le dieu en défaut en rejetant volontairement sa création a priori des âmes, en la rendant inutile et sans objet. Le dieu aura travaillé pour rien, sa volonté aura été bafouée: y a outrage!
La condamnation de la contraception reste liée au paralogisme effrontément lancé par JP II lui-même lors d'un voyage en Pologne: “Les enfants non-nés ont droit à la vie” ! Super droit de l'homme et de l'enfant inventé par une puissance qui refuse d'en adopter d'autres moins tirés par les cheveux.

Claude Champon et Tribune des Athées 10/8/2002



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