La chronique
   

Kant et la chienne de Gallipoli

 

Des matérialistes pourront être intéressés par le désir de penser contre eux-mêmes (recommandé par Nietzsche) et de se pencher un moment sur la marchandise idéologique intitulée « kantisme » par la philosophie idéaliste universitaire.

 Cette courte étude pourrait rentrer dans le cadre du programme athéologique proposé par Michel Onfray comme contribution à la critique de l’épistémé judéo-chrétienne qui étreint toujours les esprits de nos contemporains, croyants, « agnostiques » ou libres-penseurs. 

 On se penchera sur l’hystérie trinitaire de Kant (et de ses différents interprètes) qui n’a rien à envier à celle du millénariste Joachim de Flore par exemple.

 Puis sur la question de l’origine et du sens des fameuses « catégories ».

 Enfin sur l’enjeu du rapport des hommes aux animaux.

 Références : Kant Leçons de métaphysique 1775-1781      Livre de Poche n° 4617        1993

                      Préface de Michel Meyer

                      Présentation de Monique Castillo

                      Kant Critique de la raison pure  1781 et 1787     Traduction T et P   PUF   1963

 *** 

I) Les questions de la métaphysique se ramèneraient à TROIS idées :

-            1 Le souci de l’immortalité de l’âme,

-            2 l’existence de Dieu et

-            3 la liberté.

 Cet « étrange triptyque » (selon l’expression de M. Meyer page 8) connaît une nouvelle formulation dans un ordre différent :

-            1 Liberté,

-            2 immortalité et

-            3 divinité.

 

Sous la forme primitive elle renvoie d’emblée à des présupposés mystérieux et exorbitants :

-            En quoi et depuis quand un « souci » ( ?) est-il une « idée » ? L’âme est-elle bien définie ? Peut-être quelque chose qui d’abord pourrait mourir et ne mourrait pas …

-            Confrontée à (1), l’existence de Dieu, elle, ne ferait pas « souci », d’où un degré de certitude de gagné et une question déjà à moitié résolue dès que posée …

-            Plus intéressante mais loin du statut central qu’elle occupe dans le christianisme « la liberté » reléguée donc initialement en dernière position.

 

 Mais n’oublions jamais que la mission sacrée de tous les commentateurs universitaires est de faire converger les formulations passagères d’un philosophe vers un certain état académiquement acceptable, c’est-à-dire considéré « achevé » de son oeuvre. Kant a été ainsi raboté de son oeuvre pré-critique avant et de l’Anthropologie et de l’Opus posthumum après. Et les reformulations ne les rebutent pas puisque allant dans le bon sens et pour le bon motif.

 

Par l’irruption des catégories, présentées seulement comme une sorte de filtre technique, la première triade est remaniée et laisse place à une deuxième bien différente :

-            1 Le Moi (la mort est alors ici escamotée),

-            2 le monde avec la question de sa « liberté », qui remonte donc d’un cran dans le dispositif, et

-            3 Dieu.

 La « liberté » finalement ne se maintient pas en première position, celle du « Moi », ce qui aurait peut-être pu prévenir les assauts futurs de Darwin, Mendel et Freud, et équivaudrait à une complète rechristianisation, jugée déjà impossible sans doute à l’époque.

 « Dieu » est alors repoussé d’autant, ce qui suffit aux « agnostiques », mais pas à nous.

 La « liberté », indexée au cosmos et à la connaissance qu’on peut en avoir, figure comme accès au « divin » (présentation par Monique Castillo page 69). L’approfondissement de la téléologie avec la « Critique de la faculté de juger » ne va pas en effet dans le sens d’une interprétation libératrice , mais d’une récupération religieuse, puisque la liberté est ce qui fonde le péché ou « mal radical » selon l’illustre professeur de Königsberg, imprégné de culture paulinienne, augustinienne et luthérienne.

 

 Jamais avare de trilogies, Kant a aussi proposé TROIS questions « fondatrices » qui mettent obligatoirement en transes les philosophes bien conformés :

-            1 Que puis-je savoir ?

-            2 que dois-je faire et

-            3 que m’est-il permis d’espérer ?

Pour des raisons différentes il est tentant de répondre chaque fois « rien » à ces trois questions, sans pour autant tomber dans le nihilisme ou la déprime. Quand bien même Kant nous a-t-il prévenus que ces trois questions convergent vers la seule : « Qu’est-ce que l’homme ? » (docilement reprise par Gramsci) et que toute réponse négative ferait de nous de monstrueux anti-humanistes …

- 1 Par définition on ne peut pas savoir ce que l’on saura avant de le savoir.

- 2 Aucune action authentique n’est accomplie « par devoir », ce gendarme de l’esprit.

- 3 Une espérance, autre souci ?, « permise » ressemble trop à une aumône, en cette vie et en une autre car la question porte évidemment sur la prénotion religieuse d’une vie après la mort.

***

II) La question des « catégories ». On est ici en présence d’un terrorisme intellectuel éclatant et aux prises avec un béniouiouisme institutionnel de première grandeur.

 Descartes ou Spinoza n’ont pas utilisé de catégories. Ni Platon, ni Epicure, ni Fichte, ni Schopenhauer, ni Proudhon, ni Heidegger.

 Le souci des catégories ne caractérise pas toute la soi-disant « philosophia perennis » ! On trouve essentiellement cette préoccupation avant Hamelin chez Aristote et chez Kant, dont le jugement sur l’ancêtre est emprunt d’un mélange de déférence et de railleries (CRP page 95).

 Sur le fond la catégorie est « accusatoire » (c’est ce que ça veut dire en grec); il s’agit de philosophies judiciaires, du procès ; la catégorie est toujours source de jugements, même dans l’évocation apparemment sereine d’un relief géographique « accusé », évidemment coupable de rien par le fait, mais marquant une différence appréciable avec la plaine alentour. On sait que Kant a retiré de la liste aristotélicienne des catégories l’espace et le temps, ce qui consacre en fait le primat de l’infinité et de l’éternité, valeurs éminemment judéo-chrétiennes, via Newton. C’est dire aussi que l’homme ne pourra jamais juger par l’espace et le temps, ce privilège étant sans doute réservé à quelque « être raisonnable » de plus haute stature.

 Les catégories sont faites pour justifier « l’ambition d’atteindre le suprasensible » (M. Meyer page 11) : Il s’agit surtout des catégories de la RELATION, ce qui peut laisser penser que celles de la QUANTITE, de la QUALITE et de la MODALITE pourraient bien n’exister que pour faire de jolis tableaux … Des tables kantiennes à 12 catégories (comme les apôtres) on n’en retiendra que TROIS : 1) l’inhérence et la subsistance du sujet; 2) la causalité et la dépendance pour le problème de la liberté appliquée au cosmos; 3) la communauté pour la nécessité de la nécessité du tout, qui provient de Dieu, ce qui fonde la théologie.

 La catégorie de l’inhérence ou subsistance du sujet permet à Kant d’opérer sa célèbre « réfutation de l’idéalisme ». On ne trouve pas chez lui de réfutation symétrique du matérialisme, mais nous aurions tort de voir en Kant un allié un peu furtif. Kant ne réfute que l’idéalisme le plus grossier et le plus absolu (ni plus ni moins que Berkeley dans les dernières pages des Dialogues où Philonous calme les ardeurs de Hylas, l’ex-matérialiste converti à l’idéalisme le plus délirant), au profit d’un idéalisme fondé sur la conscience que l’esprit a de lui-même ! Le matérialisme est impossible, dès lors que toute la problématique humaine passe par l’entendement susceptible d’encadrer le réel; alors que les matérialistes savent bien que la matière est ce qui résiste et non ce qui vient gentiment confirmer dans la sensibilité les efforts de l‘entendement. Depuis Darwin, Nietzsche, Rimbaud (« Je est un autre »), Freud et Foucault, cette « catégorie » est complètement dénuée de sens; et on sait que pour Kant déjà elle n’avait pas de contenu mais était forme pure (CRP page 279 « Je pense est le texte unique de la psychologie rationnelle »), garantissant bizarrement « l’existence des objets dans l’espace hors de moi » (CRP page 205); par où il était bien présomptueux d’asseoir la réalité du monde sur une base si fragile.

 Les douze catégories devenues TROIS ont été convoquées par Kant pour résoudre le seul problème original qu’il ait inventé : « Comment des connaissances a priori sont-elles possibles ? » Mais comment a-t-il pu avoir l’idée de telles connaissances ? Il s’agit peut-être des mathématiques, mais aucun mathématicien n’a jamais accepté depuis un tel hommage.

 

 En revanche si on lit Kant et même ses dévots commentateurs on trouvera des développements qui ne laisseront pas indifférents des athées d’aujourd’hui (2004). Le bonhomme n’est pas d’une seule pièce, on sait notamment qu’il ne « croyait » pas personnellement volontiers à son système critique.

 « C’est l’irréductibilité de l’existence à la connaissance qui justifie l’impossibilité d’une preuve ontologique de l’existence de Dieu, selon l’argument bien célèbre des thalers possibles et des thalers réels. Cette rupture entre le connaître et l’être a déjà été énoncée par Kant avec la distinction entre « raison de connaître » et « raison d’être » (« Nova dilucidatio » et « L’unique fondement possible d’une démonstration de l’existence de Dieu »).

 La distinction entre principe logique et principe réel manifeste l’influence de la méthode physique de Newton et la difficulté de l’accorder avec la méthode mathématique de Wolff et de Leibniz. Newton marque la rupture avec la méthode du rationalisme par la place accordée à l’expérience. La pratique du physicien rencontre une réalité extérieure à la déduction cartésienne, une réalité non logique, mais expérimentale et factuelle : la matière est un donné, la résistance et la dureté ne sont pas déductibles. … Dès 1755, dans son Histoire universelle de la nature et théorie du ciel, Kant admet le caractère non déductible de la matière et la réalité de la différence, de la disparité de ses éléments. » (M. Castillo pages 58 et 59)

 

 Mais Kant, tel le renard libéré rentrant volontairement dans sa prison (Nietzsche), voudra refonder une adéquation du possible au réel : « La fonction de la loi (on remarquera le culte voué à cette notion mosaïque, de Kant à Lacan via Freud CC) n’est pas de rejoindre un ordre préexistant, d’identifier le concept à sa forme réalisée dans le sensible, mais de surmonter une dispersion, de rassembler une diversité réelle, c’est-à-dire extérieure au concept. » (idem)

 ***

III) Une trilogie systématique et simpliste pour (re)mettre les animaux à leur place :

 Dans ses « Leçons » Kant explique que « le concept d’âmes animales et d’esprits supérieurs (comprenez surnaturels CC) n’est qu’un jeu conceptuel » (page 338), mais il s’empresse aussitôt de retrouver la même classification en variant très légèrement le vocabulaire :

 « …Nous pouvons nous représenter des êtres qui ont simplement un sens externe, et ce sont les âmes animales; mais nous pouvons aussi nous représenter des êtres qui ont uniquement un sens interne, et ce sont les esprits. Lorsque nous nous représentons des êtres qui ont à la fois un sens interne et un sens externe, alors ce sont des âmes humaines. » (page 338) Les animaux sont manipulés de l’extérieur, les êtres raisonnables, « esprits », anges, extra-terrestres, Dieu !, sont pures intériorités et les hommes tiennent des deux. Kant accable d’un dualisme grossier et rebattu, digne de Descartes ou de Bossuet, « l’homme » dont il est censé être le héraut. Mais je terminerai par une anecdote animale.

 

***

 La bourgade de Gallipoli dans la Pouille en Italie méridionale : Un car de touristes s’arrête au bas du petit marché qui conduit en quelques marches au niveau de la vieille ville-citadelle avec ses trois églises braquées comme des canons vers la mer Ionienne contre l’ennemi turc. Nous sommes immédiatement entourés, alors que nous sommes dix-huit, par deux chiens qui étaient apparemment très occupés à ne rien faire. On remarque tout de suite la chienne avec son collier, de type berger allemand, et un mâle semblable, mais vieux et dépenaillé, un peu clochard lui, qui d’ailleurs ne tiendra pas la cadence, fatigué ? désabusé ? La chienne nous aura littéralement escortés tout le long de notre périple. Elle marche avec élégance plutôt devant le groupe avec de brefs retours en arrière à une distance régulière de nous, ni trop près, ni trop loin. Elle a de l’allure. Je remarque tout de suite qu’aucun de nous n’essaie de la caresser dans le genre « gentil chien-chien, il est gentil le toutou ».

 Quand nous rejoignons le car un peu éloigné de l’endroit où nous avions été déposés, la chienne attend que nous soyons tous remontés par les deux portières et au dernier d’entre nous très exactement, je l’ai observée, tourne les talons et file sans se retourner ni se presser rejoindre son emplacement primitif. Attendre un prochain car ??

 L’hypothèse d’un dressage ne tient pas, nous n’avons vu aucun personnage essayant de tirer parti du charme exercé. Non téléguidée, alors intro-guidée ? Oserais-je dire que le manège de la chienne m’a fait penser à l’exécution, si improbable selon Kant lui-même d’un devoir moral (« Réellement, il est absolument impossible de citer par expérience avec une certitude absolue un seul cas où la maxime d’une action conforme au devoir ait uniquement reposé sur des principes moraux et sur l’idée de devoir. » Fondements de la métaphysique des mœurs 1785  Deuxième section  § 2) ?  Son attitude n’était en rien CONFORME à un devoir (du style ramasser la baballe ou rechercher un maître qui l’aurait abandonnée).

 La perfection de ses gestes faisait penser qu’elle « savait » très exactement ce qu’elle avait à faire et qu’elle le faisait : nous prendre en charge et nous accompagner sans attente ni adieu, sans aucune motivation, dans l’étrangeté de nos odeurs et de nos voix ! Je respecte beaucoup l’éthologie de Lorenz , von Uexkull, Morris ou Laborit, et je ne me lasserai pas de chercher des explications à ce comportement remarquable conduit sans aucun intérêt apparent dans sa précision et dans sa « compassion », ressentie par nous en tous cas. Quels déplacements avait-elle opérés sur des inconnus à jamais ? Pour quoi nous prenait-elle, cette chienne sans nom ? Pour des petits, égarés par leur mère oublieuse, le car ? Pour des chefs de horde respectables ? Peut-on faire l’hypothèse pathologique d’un animal recherchant la nouveauté, (devenu) fou, c’est-à-dire humain, voire « esprit » kantien, accomplissant sa « mission » en marchant uniquement au « sens interne », PAR DEVOIR, au sens de Kant ou de Vigny ?

 D’un homme qui accompagnerait ainsi le troupeau de l’humanité, on dirait qu’il est peut-être un philosophe. Le « cynisme » (du grec « kunos », chien), vérité du kantisme ? Rigolo, non ?

 

 Quelle différence en tous cas avec les grimaces de nos mannequins contemporains aux yeux durs de gens qui font des efforts sur eux-mêmes et entendent bien les faire payer aux autres.

 

                                    Claude Champon et Tribune des Athées      27 mai 2004





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