La chronique
   

FAIRE LA MORALE

 

N’oublions pas que notre devoir, c’est d’être libres. Alfred Jarry

 

Le numéro hors série 139 juin et juillet de Sciences et Avenir s’intitule : »Les animaux ont-ils un sens moral ? » Il a le mérite de faire le tour d’un certain nombre de questions posées depuis une quinzaine d’années : places respectives de l’homme et de l’animal, morale et éthique, droits de l’animal, une morale matérialiste est-elle possible ? (plusieurs articles dont celui du libre penseur Yvon Quiniou).

Je suis souvent resté sur ma faim. Beaucoup d’analyses ou de tentatives de rapprochements demeurent molles et évasives, les coups de chapeau à Darwin et à Nietzsche ne suffisant pas selon moi à) faire avancer des problèmes qui sont d’abord langagiers. Pour les collaborateurs du numéro qui se réclament du matérialisme (ce n’est pas le cas de tous), une exigence d’ordre et de méthode aurait canaliser leurs efforts.

 

1 - Des matérialistes doivent d’abord prendre en compte la base et les mécanismes préalables des COMPORTEMENTS MATERIELS OBSERVABLES. La plupart des communications reposent – sans le dire – sur la théorie de « l’attachement » de Bowlby, qui est un compromis entre psychanalyse et comportementalisme, et dans le cas des animaux humains, prétend faire l’économie de l’encombrante « sexualité infantile » postulée par Freud, et qui décidément ne fait pas sérieux dans notre meilleur des mondes…

Chaque article, chaque exemple peut s’accompagner de la question : l’attachement (maintes fois décrit et souligné) a-t-il, est-il une valeur « morale » ? Pascal Picq souligne l’étonnement inepte manifesté face à une femelle gorille « sauvant » dans un zoo australien, un petit humain tombé dans la fosse aux singes. Cette attitude s’explique très bien. A-t-elle valeur « morale » ? EST-elle « morale », voire religieuse style new age (car on passe facilement de l’extrême spéciste, à l’autre, anthropocentrique : si la gorille n’a pas férocement éclaté le crâne de l’enfant, c’est qu’elle a compati, c’est qu’elle est comme nous…on fraternise…larmoiements garantis) ? L’attitude en question EST, sans plus, on sait comment et pourquoi, et quand on connaît un mécanisme, il n’y a plus de place pour la « morale ». De même pour les chiens d’aveugles qui ont subi des stages d’hominisation au point d’intégrer le gabarit humain et d’empêcher un « maître » de se cogner la tête à un obstacle qui n’en serait pas un pour eux. Au moins que l’éthologie serve à autre chose qu’à faire vendre les livres de M. Cyrulnik.

 

2 - Parmi les comportements animaux au sens large, on repérera des constructions d’influences, de fictions («intentions» prêtées, réelles ou supposées, «consciences» invoquées, superstitions attachées au désir de «justice immanente» et de «mérite» – au moment où j’écris, un mois de juillet très frais, j’entends des gens l’interpréter en termes de compensation vertueuse pour la canicule de 2003, comme si l’équilibration autour de ce que l’on nommera «moyenne» avait quelque chose de «moral» !). Ces COMPORTEMENTS VERBO-MAGIQUES orientés par un désir d’équilibre rassurant sont massivement observables chez les animaux humains et ils se les imputent d’abord à eux-mêmes, non sans fierté.

On tiendra compte de l’interface occupée par les animaux domestiques qui manifestent à leur tour, par hominisation partielle, de semblables performances symboliques (conduites de servilité, fidélités, identifications, gratitudes, prières, bouderies, voire dépressions et désirs de mort). Les hommes exercent une énorme pression – qui se veut même morale – sur les autres espèces, par leur langage dans la mesure même où celles-ci ne le « comprennent » pas : on a pu établir que les chats domestiques ronronnent davantage que leurs semblables sauvages, sans doute sous l’influence du flatus vocis humain qui stimulerait ce développement. Pourtant, en dernier ressort, un petit chat qui s’est « oublié » se verra « mettre le nez dans son pipi »… Où est l’homme au langage soudain défaillant et où est la bête censée « comprendre » l’interdit ?

 

3 - On se méfiera des PROJECTIONS des animaux humains sur leurs frères ou cousins proches ou éloignés, d’autant plus que la conséquence en est que s-il y a AUTANT de « moralité » humaine supposée chez les animaux, (discours politiquement correct contemporain), c’est peut-être qu’il n’y en a PAS DAVANTAGE chez les humains de référence, et rien en tout.

La supériorité de l’homme (sapiens, normal, blanc, adulte, mâle, hétéro, croyant, chef d’entreprise, syndiqué) est en train de s’effondrer à ses propres yeux au seul profit de son « être moral ». Notre culpabilité obsessionnelle, ivre de réparation et de réévaluation des « bêtes », traduit aussi bien le nihilisme actuel. « La destruction des confins » (Delphine Bechtek) s’exprime en icônes et images verbales possessives : l’animal humain intègre toujours plus ; après la femme ou l’enfant, le fou ou le handicapé, les descendants d’esclaves ou de colonisés, les minorités de toutes sortes, le tour des animaux est venu, tant les hommes ont peur de rester seuls entre eux dans l’univers. Beaucoup ont besoin de toute une ménagerie pour remplacer le grand absent… Mais inconsciemment se prépare alors peut-être le déluge ?

 

4 - Cette hominisation des autres animaux passe-t-elle par leur MORALISATION? Il faudrait d’abord que l’animal humain agisse « moralement », et rien n’est moins démontré.

« FAIRE LA MORALE », en français, ne signifie pas agir moralement, ni édifier et fonder un système utile, mais gronder, dire, énoncer des reproches, et ainsi s’assurer des positions dominantes. Je t’engueule donc je suis… un petit chef. Tartuffe ou n’importe quel confesseur tance son pénitent ou sa pénitente ; l’abbé Pierre fait des reproche depuis cinquante ans à la République Française alors qu’il a ses entrées chez un propriétaire immobilier qui pourrait loger rien qu’à Paris des centaines de sans-abri (les occupations répétées d’églises par des SDF devraient donner à réfléchir : ils vont où il y a de la place … vide). Les « chiens de garde » (Nizan) de l’ordre moral, André C.S . ou Luc F. donnent de la voix. La morale est d’abord flatus vocis, comportement magico-verbal par où l’animal humain intimide et procède à des ordonnancements sociaux.

Ce qui manque aux autres animaux (il ne leur manque que la parole…). Pourtant, du temps où les bêtes parlaient… fantasmes incontournables.

Les animaux humains sont les seules bêtes au monde à énoncer des revendications, des plaintes, des droits et des devoirs dans leur deuxième système de signalisation (Pavlov). Les images du dossier de « Sciences et Avenir », encore plus que les articles n’en finissent pas de projeter l’humain sur le reste du monde animal ! Y a les gentils et les méchants. Nous sommes toujours dans un monde qui ignore Nietzsche (19 ème siècle), et même Spinoza (17 ème). « Le bien » est décliné sur les modes de l’affection, de l’aide, de la compassion, de l’empathie (jolies photos de poissons ou de singes enlacés, d’éléphants aux funérailles d’un des leurs – reviens Courbet, ils sont devenus fous – ne manquent que les chatons dans une corbeille des anciens calendriers). « Le mal » n’est pas représenté : pas de photos ! Il faut toujours positiver (Carrefour), comme si les mantes religieuses ou les lions ne devaient pas se nourrir. Heureusement qu’il nous reste le J.T. pour nous montrer tous les soirs comment les animaux moraux par excellence, les hommes, se traitent.

 

CONCLUSIONS :

Tout discours moral est une idée d’idée… d’idées faibles et radoteuses (tu ne tueras point… aime ton prochain… ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas…) toutes frappées d’exceptions, fallacieuses et toujours hypocrites. La meilleure description de notre monde à l’usage d’un extra-terrestre serait contenue dans tous les livres de morale : il suffirait de le lui faire lire à l’envers.

Une position matérialiste raisonnable et un peu lucide pourrait s’inspirer du film d’Alain Resnais (et Henri Laborit pour l’éclairage scientifique) Mon Oncle d’Amérique, 1980. Dans le meilleur des cas, on peut la lire en termes d’adaptation et de sélection des comportements ; dans le pire, on peut se souvenir avec Paul Valéry que si tout crime(n’) a (pas) forcément des conséquences heureuses, en tous cas tous les moralismes ont pu impulser des conduites vertueuses… au profit du pire (cf. tous les totalitarismes du XX ème siècle qui ont su mobiliser la générosité, le courage, la charité, l’esprit d’entraide, toutes les valeurs universellement admises, dans les « organisations de masses » contiguës au centre politique). Le vice totalitaire pousse aux vertus privées et l’excommunication politique prétendra ne concerner que des individus « scélérats » (mot favori de Robespierre).

L’appel de Chambon sur Lignon de ce 8 juillet 2004 témoigne d’une excellente cause bien mal servie par la personnalité de celui qui l’a proféré. Mais ce sont toujours les dirigeants qui ont le plus de choses à se reprocher, y compris des propos racistes à la télévision (« et je ne vous dis pas les odeurs») qui distillent la morale ad usum populi. Il y a lieu de penser que ces parvenus au pouvoir ont peu de chances d’être crus en « faisant la morale » au peuple qui échappe d’ailleurs à toute description angélique.

Lénine (d’après les archives qui s’ouvrent) ou Hitler glisseront à l’injure biologique ; rats, serpents, poux, vipères, bacilles, parasites, vampires, vermine. Prétendre « élever » les animaux au niveau de la « morale » humaine n’est pas incohérent avec la réduction des adversaires à l’animalité la plus péjorative. Un état total, social et écologique, transformerait les animaux en « hommes » et ces derniers en animaux tout court. (1)

Le début de la sagesse serait d’accepter l’idée selon laquelle l’animal le plus difficile à intégrer, pour nous humains, ou même seulement à supporter, c’est l’animal humain – avec son bagage de prétentions morales. Ca vous arrive de prendre les transports en commun ? Ou même seulement votre petite voiture ? Et ne parlons pas du domaine des « affaires » d’argent.. Partout c’est la loi immorale du racket (universel « pathologique » dirait Kant) qui règne.

Pourquoi les matérialistes athées auraient-ils à se faire pardonner d’exister en cautionnant l’illusion morale ? Michel Onfray a raison : des conduites athéologiques restent à inventer. Et ne détournons pas la conversation en nous penchant sur les autres animaux qui ne nous demandent rien, sinon la paix.

 

(1) - Pour élever le débat, on s’inspirera par exemple de la tribune de Bernard Stiegler « De la croyance en politique » dans le Monde du 1 juillet 2004.

Claude Champon et Tribune des Athées 09/07/2004



 

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