La chronique
   

DE LA PLURALITE DES MONDES

ET DE NOS PERSONNALITES MULTIPLES

 

 

 

Nos existences sont multiples successivement et même simultanément.

Parler plusieurs langues, multiplier sa vie par celle de ses enfants, faire des "jeux de rôles", lire plusieurs livres "en tain" en même temps, rêver, sont autant d'expériences qui engendrent des effets de diplopie.

Soit la proposition : " Nous vivons dans un monde où les cochons ne volent pas" (d'après le philosophe matérialiste argento-canadien d'origine suédoise, Mario Bunge, à Paris le 31 mai 2004). Je voudrais interroger tout de suite les "évidences" qui la fondent, un seul monde, une seule personnalité humaine capable d'enregistrer totalement l'état de ce monde bien fixé, l'exclusion logique marquée qui le caractérise : le cochon n'est pas un volatile.

Comparons l'expression "monde où les cochons ne volent pas" avec d'autres expressions : "monde où les hommes ne volent pas" et "monde où les fers à repasser ne volent pas".

La première et la troisième expression semblent pouvoir perdurer et porter comme un message éternel. La seconde expression peut nous plonger dans l'embarras. Et d'abord mettre en cause l'unicité du sujet "nous" de la mondanité unique et de l’humanité. Des personnages indubitablement humains tels que Jules César, Mohamed, Rabelais, Louis XIV, Voltaire, Marie-Antoinette, Michelet ou Pasteur pouvaient communier dans la croyance que non seulement, ni les cochons, ni les fers à repasser ne volent, mais pas davantage les êtres humains.

A partir des minables sautillements " du plus lourd que l’air " présentés au musée du Bourget ou ailleurs, le genre humain change définitivement d'opinion sur lui-même. Blériot, Ader, Freud, Proust, Léon XIII, Pétain ou Lénine admettent que "nous vivons dans un monde où les hommes volent". On dira que les temps ont changé ; on continue alors bizarrement à penser qu'il s'agit du même genre humain au moment même où on le crédite d'une mutation considérable, tout à fait anti-naturelle et violant un certain état biologique considéré comme immuable et fatal pendant des siècles (sauf cas de miracles ou autres interventions portées alors au compte de forces surnaturelles). Ce n'est pas le temps qui change ou qui est changé le 21 novembre 1783 (ce jour-là, Pilâtre de Rozier et le marquis d'Arlandes survolent Paris en montgolfière), mais les acteurs qui défilent à sa mesure.

On voudrait croire que l'unité d'un seul monde, celui de nos ancêtres et le nôtre serait préservé pour ce qui concerne les cochons et les fers à repasser. Seulement l'essentialisme humaniste ne tient pas : depuis que les hommes volent, les cochons et les fers à repasser peuvent être transportés par eux en ballons, avions ou autres mécaniques volantes. Si bien que notre monde actuel est plutôt caractérisé comme un monde où à la fois les cochons et les fers à repasser ne volent pas, s'ils sont laissés à leur triste condition d'origine, et volent si l'homme veut bien s'en mêler. Et cette coexistence, irrespectueuse de la logique du tiers exclu, s'impose à chacun d'entre nous. Plonger l'échelle de complexité dans un prétendu continuum temporel débouche sur des absurdités. "Le" sujet contemporain n'est pas plus cohérent que "le" monde dans lequel il évolue et avec lequel il a des relations réciproques de dépendance et d'influence. Notre monde est au moins duel, en cas de logique binaire, ou plus sûrement pluriel, par arborescences qui se coupent et convergent en des endroits nommés "événements".

Qu'un brave cochon (oxymore ?) livré à lui-même ne vole pas constitue un non-événement parmi d'autres. Mais il ne perd rien pour attendre une greffe génique, comme avant lui et déjà la souris-oreille-humaine, le singe-fluo-de-méduse, ou le saumon-géant-humain… Qu'un autre cochon, ou le même, hissé dans un avion cargo survole les continents, voilà un autre non-événement. Telle espèce, même biologiquement définie comme non volatile, à la fois vole et ne vole pas, et illustre le maintien au sol ou son contraire. Il en est de même de l'homme. Non seulement il y a eu irruption des ballons et surtout des aéronefs, mais d'une certaine manière l'homme "volait" déjà par exemple dans les rêves masturbatoires à toute époque, les imaginations des poètes ou de Léonard de Vinci. Donc, de tous temps, quelle que fût la réalité technique, à la fois l'homme, comme le cochon, volait et ne volait pas dans l'intellect possible selon Averroès. Chacun d'entre nous à chaque instant vit au carrefour et à l'intersection d'un grand nombre de mondes non-impossibles, qu'on ne peut pas repousser dans le néant.

Ces considérations peuvent se fonder sur l'état actuel des sciences cognitives, non seulement de la modularité de l'esprit (Fodor, Boyer), mais plus sûrement sur le caractère pluriel des activités et des liaisons neuronales (Changeux). Après tout, il n'est pas si difficile d'imaginer que nous menons plusieurs existences à la fois, et il serait dommage de laisser aux dualistes et aux spiritualistes le monopole des voyages inter-mondains. Chacun des jumeaux de Langevin doit admettre deux mondes au moins. Le rejet horrifié de cette hypothèse par le "matérialiste" Dan Sperber ("La contagion des idées", 1996, Odile Jacob – page 119) le classe plutôt parmi les rationalistes classiques constipés. Ce qu'on peut reprocher aussi à Freud, auteur d'une théorie du reflet et de l'unification de la vie onirique ramenée à la vie considérée comme "réelle", mythes compris !

Nos contemporains qui conduisent leur voiture en fumant et en écoutant de la musique tout en téléphonant, - ou reproduisant dans une pratique militaire les fantasmes charriés par la télévision ou les BD sado-maso (les GIs en Irak), préfigurent et illustrent déjà cette pluralité des mondes et des cerveaux. D'ores et déjà, nous vivons dans "un" monde où les cochons volent, d'une manière ou d'une autre. Cela commence avec le travail du rêve pendant le "sommeil paradoxal" et se poursuit avec l'imagination dans la science la plus conquérante. La pratique hégémonique du "zapping" vaut moins par l'excitation de trouver enfin quelque chose de préférable que le plaisir de savoir que les autres mondes sont toujours là, en réserve, prêts à être réactivés. En fait, c'est la concentration psychique qui est rare et ne doit pas durer très longtemps. Le modèle dominant de l'informatique impose le primat des choix de procédures accélérées.

Le monisme matérialiste exclut le manichéisme dualiste mais peut contenir la pluralité infinie des mondes et des expressions, comme chez Cyrano de Bergerac ou Fontenelle. "Jacques le Fataliste" peut être relu à cet égard comme bien d'autres passages de Diderot, inspiré de Sterne et annonciateur du "Manuscrit trouvé à Saragosse" de Potocki, où des séries finissent par se boucler complètement (retours périodiques non absurdes du cheval du bourreau ou des héros sous les gibets, anneaux de Möbius où le lecteur, ou le spectateur du film de Haas, finit par se trouver rigoureusement au même point d'intersection sur chacune des deux faces du ruban : un volet qui s'ouvre et un cri inexpliqué d'un côté, et de l'autre une échelle qui a été déséquilibrée et s'effondre). L'esthétique moderne de "l'inexplicable dédale d'aventures", de l'emboîtement et de la complexité narrative bien initiée par le très célèbre en son temps et très oublié Frédéric Soulié (1800-1847, contemporain et rival de Balzac) connaîtra une importante postérité avec la science-fiction qui condamne toute théorie du reflet, à commencer par "William Wilson" de Poe.

Tout récemment la recherche contemporaine en remet une louche avec le téléportage d'atomes. "Le" monde de la mécanique quantique est un multi-monde. Le journaliste de service, prudentissime, précise (?) qu'il s'agit d'une téléportation d'information, et non de matière. J'aimerais bien savoir quelle est la différence et quelle idée il se fait de la matière : un tas de gravats ? Toujours est-il que des photons, des ions ou des atomes sont susceptibles d'être "intriqués" ou "enchevêtrés". Quelle que soit la distance qui les sépare, deux particules distinctes forment un seul et même objet physique. Il faut qu'il y ait plusieurs mondes pour qu'il n'y en ait qu'un seul. Le détour par l'autre est la condition du retour au même. Intuition poétique du "Rückkehr" …

Avec l'emploi du mot français "voler" au sens de dérober, tout cela marche aussi, encore qu'il soit difficile d'imputer des larcins à un fer à repasser. En revanche, dans tous les mondes possibles il y a des cochons, avec ou sans guillemets, qui chapardent. Mais la propriété c'est toujours le vol. Hommage au taoïste quantique jurassien Proudhon.

Claude Champon et Tribune des Athées 25/06/2004

A lire ou relire

AUGEREAU Jean-François Des chercheurs sont parvenus à « téléporter des atomes. Le Monde, 18/06/2004.

BOYER Pascal Et l’homme créa les dieux. Robert Laffont 2001

CHANGEUX Jean-Pierre ses œuvres

DAN SPERBER La contagion des idées. Odile Jacob 1996

DIDEROT Denis Jacques le Fataliste. Le rêve de d’Alembert.

FODOR La modularité de l’esprit. Odile Jacob 2000

LE GUYADER Hervé Classification et évolution. Le Pommier 2003

POE William Wilson.

POTOCKI Le manuscrit trouvé à Saragosse. Gallimard 1967

SOULIE Frédéric Les mémoires du Diable. Bouquins R. Laffont 2003

 




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