La chronique
   
DU MAL



« La déroute de Dieu
L'épaisseur de l'énigme
(du "mal") s'accroît encore si l'on tient que l'existence est donnée par Dieu. Le mal met alors en déroute l'existence même de Dieu. Ce n'est pas seulement l'existence humaine qui se trouve dans l'impasse, mais ce Dieu dont il nous est dit par ailleurs (qui c'est "ailleurs"? CC) qu'il est bon et tout-puissant. Or, le mal prend en défaut soit sa bonté, puisqu'il semble tolérer que l'existence soit écrasée, soit sa toute-puissance, puisque le mal semble plus fort que Dieu. »
« La faillite de l'homme
En ce XX° siècle, où le mal semble avoir pris des dimensions Jamais atteintes, ce n'est plus seulement la foi en Dieu qui disparaît. C'est la confiance en l'homme qui
a fait faillite, mettant un terme à une illusion persistante depuis le XVIII° siècle. Avec l'idée de progrès, qu laissait espérer toutes les victoires, et l'idéologie du bonheur qui l'accompagnait, le XVIII° siècle s'était cru sur le seuil d'une ère nouvelle, capable d'infliger au mal une défaite sérieuse, sinon décisive. »

Prenons acte de ces déclarations écrites en 1990 par un augustin de l'Assomption, Marcel Neusch (« Le mal » Centurion La Croix), journaliste et enseignant à l'Institut catholique de Paris.
II s'agit sans doute de jugements qu'il rapporte alors même qu'il ne les partage peut-être pas, mais le style de l'auteur est tellement imprégné de cautèle ecclésiastique (emploi du verbe « semble ») ... II lui est doux en tous cas de se rattraper en vilipendant le XVIII° siècle exécré. Son interprétation en est tout à fait malhonnête : outre qu'elle omet le Voltaire du tremblement de terre de Lisbonne, elle semble se limiter à un rousseauisme lu à contresens comme un optimisme (1), alors même que le message et le ton de Diderot se situent bel et bien « par delà le bien et le mal » (cf. Jacques le Fataliste ou Le neveu de Rameau).
Plus intéressant l'aveu par le bon père de l'anthropomorphisation poussée du christianisme dont il se réclame.

Le second paragraphe cité apporte un argument supplémentaire à l'athéisme également contemporain, qui n'est plus seulement de dieu, mais aussi de l'homme-dieu (Feuerbach, Luc Ferry). En effet, il faut être logique : si la méfiance s'exerce aussi, oh combien, à l'encontre des hommes, un dieu-fait-homme ne rassurera pas plus que ses deux autres collègues barbus restés dans leurs nuages. M. Neusch « semble » présenter un postchristianisme qui ruinerait tout espoir de justice, et du dieu, et de l'homme.
S'ensuit une curieuse histoire du « mal » prudemment limitée au XX° siècle (le génocide des amérindiens ad majorem dei gloriam, c'était « le bien »?) dictée par le seul souci d'isoler deux catégories abstraites de toute historicité : les camps (nazis et goulags) et la bombe atomique (US). Une histoire encore trop simplifiée du XX° siècle présenterait dans l'ordre au moins: le génocide arménien (curieusement omis, alors qu'il s'agit de chrétiens liés à Rome), la « grande guerre » 14-18 elle-même source des différents massacres engendrés par la révolution de 1917, notamment le génocide ukrainien, le goulag, les camps d'extermination et le passage deux fois à l'acte atomique ; et Tchernobyl devrait y figurer !


Puis on a droit à une encore plus étrange salade philosophique où le XVIII° siècle exécré est amalgamé à la pensée de Nietzsche exécré, et son « sur-homme » à l'homme des Lumières ! Comme d'habitude les bons pères ne lisent pas, ou comme ça les arrange, ou ils mentent.

« Ce qui est apparu sans fard, en ce XX° siècle, c'est que le mal est l'acte d'une liberté créatrice capable de susciter des figures négatives de l'humain aussi bien que positives. »
C'est le moins qu'on puisse dire et fait plaisir à lire sous une telle plume.

« Avec l'idée d'une « volonté maligne » c'est bien l'idée de l'homme qui est mise en jeu dans la question du mal. »


A l'heure où le catholicisme romain « Iight » ne jure plus que par « l'amour » et « la vie », sans autres précisions, ce qui rend d'autant plus incomprises ses obsessions sexuelles, on notera que l'idée de l'homme tièdement « mise en jeu dans la question du mal » n'est plus mise en question dans le jeu du mal : si le bon père s'est bien exprimé que reste-t-il encore du « péché originel »?
Ce sont les commémorateurs en tous genres et les gentils franciscains écologistes qui ont pris le relais de la culpabilité chrétienne et dénoncent aujourd'hui nos crimes. Les hiérarques catholiques n'ont plus que l'humanisme le plus pauvre et le plus étroit auquel se raccrocher.

La dernière invention des théologiens « contemporains » (comme l'art) est que leur Jésus n'aurait édicté aucune théorie du « mal ». Bref deux mille ans de culpabilisation et de bruit pour rien et la reconstruction rétrospective (une de plus) par laquelle ils attribuent leur humilité ou leur impuissance au messie dont ils se réclament. Et ces hommes de peu de foi ont l'air bien sûrs qu' « il » ne viendra jamais leur botter les fesses pour la peine.

« Ce serait faire fausse route que de chercher dans les évangiles une théorie explicative inédite (depuis le temps le sac est vide : le moral des troupes est vraiment bas). En Jésus de Nazareth, Dieu répond à sa manière, existentielle, la seule qui soit supportable (pour qui ?!), alors même qu'elle ne dissipe pas toutes les questions : elle répond au mal en l'assumant. »

Ce qui fait irrésistiblement penser à la technique du « ninja » qui arrête les coups de genoux avec ses couilles. Sulpicien et éthéré ou « concret » sanguinolent ou encore désabusé, le christianisme retombe toujours dans le sado-masochisme, qui est une orientation sexuelle concevable, mais dont la dénégation outragée commence à lasser.

« Sa manière de relever le défi du mal ne fait donc pas nombre avec les sagesses humaines ; elle leur substitue la folie de la croix. Le mal se trouve ici affronté existentiellement. C'est l'existence concrète de Jésus de Nazareth qui est, pour le chrétien, la réponse au mal. »"

Propos qui témoignent d'un isolement et d'un renfermement considérables (« folie de la croix », « pour le chrétien ») et d'un recul sans gloire devant la mission universelle du projet catholique, pour le plus grand profit de l'islam capable de récupérer pas mal de « sagesses humaines ». Quant à « la présence concrète de Jésus de Nazareth », il faut être bien à court. On expliquait plus prudemment au catéchisme jadis que Jésus ne s'était pas exhibé après sa résurrection parce que l'évidence tue la foi et que le pécheur n'aurait plus été « libre ». Mais notre auteur saute de l'allusion de surface au littéralisme naïf, grand écart douloureux pour le « ninja » de service.

« Le mal combattu
Seul est digne de l'homme le combat contre le mal, mené avec la garantie, assurée en Jésus Christ, que la vie l'emporte sur les forces du mal. »"

« Dieu » relégué aux oubliettes, le néo-christianisme n'est plus qu'une psychologie de « winner » reposant sur une biologie imaginaire : si le « mal » est compris comme la destruction et la mort, alors qui ne voit que la vie, c'est la mort ? Une « vie » autre que « la mort » est impensable (2). La vie tue la vie. Tous les jours.

Le « combat contre le mal » fut relayé un moment mot pour mot par « la lutte pour la paix » dans la langue de bois du « socialisme réel ». De même la « liberté » selon M. Busch doit être imposée.
Opposer « la vie » aux « forces du mal » (il s'agit bien des mots de M. Neusch) est une niaiserie. Une telle vie est aussi « maligne » que ce qu'elle combat avec les mêmes armes. Selon les scientifiques l'exploration du satellite Titan nous révèle un monde pré-biotique comme celui que le développement de « la vie » sur Terre y aurait précisément éliminé. Réciproquement, les forces d'opposition témoignent de la vie et quand il y a de la vie ... : Madeleine Allbright ou « Candy » Rice ont été des victimes révoltées, elles se vengent de leurs bourreaux sur de nouvelles victimes. Ainsi va le monde (post) chrétien et millénariste du ressentiment. Ca n'est pas un hasard si, suite au christianisme, se sont élevées des conceptions monistes et agnostiques, tragiques de l'existence, à partir de Machiavel et de Hobbes ouvrant sur Hegel, Schopenhauer, Proudhon, Darwin, Nietzsche ou Rosset. Pour terminer on appréciera le superbe numéro de théologie imposée par où l'auteur escamote le problème et le rend futile :

« Cependant, pour le chrétien, le mal est condamné à sa racine, car la victoire sur le mal, l'homme peut l'espérer sur le fondement d'une promesse née de la croix du Christ. »

Tout le contraire de ce qu'on apprenait au catéchisme il y a cinquante ans (car il n'y a rien de plus opportuniste qu'un dogme) : sous Pie XII « le mal » était à la racine : la victoire était certaine, garantie par la clémence et la miséricorde infinie du créateur : on se gargarisait avec Daniel Rops du fameux « Mort où est ta victoire » Le vieux dieu s'est éloigné, les déclamations contre la victoire des « forces de mort » ont disparu. On reste soumis à l'acrobatie à la mode de la croix du Christ remontant le temps (toujours la course de côte selon Alfred Jarry) et à ce que j'ai appelé dans un autre article « l'uchronie ou précession du temps, maladie religieuse ». Toujours la fuite en arrière vers un événement sans avenir.

1) Rousseau « découvre » après Paul et Luther et avant Kant que « 'l'humanité est affligée du pire des maux, le mal » (Alexis Philonenko, Jean-Jacques Rousseau et la pensée du malheur - Le traité du mal VRIN 1984). Il est décrit (page 10) avec un grand bonheur d'expression comme « un malade s'élevant à la dignité de médecin du monde », définition applicable à tous les imposteurs qui prétendent « édifier » leurs semblables - aussi bien « un ignorant s'élevant à la dignité de savant » ou « un esclave s'élevant à la dignité de maître » - on aura reconnu « !es trois métiers impossibles » selon Freud.

La rancune de certains catholiques contre le XVIII° siècle et la Révolution qui s'ensuivit (avec !e concours important du bas-clergé catholique ..,) les pousse encore aujourd'hui à le peupler de béats progressistes bien ridicules en nos époques de déprime. Or même Bernardin de Saint-Pierre discrédité par son histoire de melon providentiel (très béatement catholique) n'ignorait pas la douleur ni la mort (cf "Paul et Virginie").

2) Cf. l'excellent livre qui devrait bien être réédité d'Ernest Kahane « La vie n'existe pas ! » paru aux Editions Rationalistes en 1962.



Claude Champon et Tribune des Athées



 
 

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