La chronique
   

 

D'UNE QUESTION HISTORIQUE AUX QUESTIONS DE NOTRE TEMPS.


1) Comment expliquer la " mutation " qui donna naissance à une certaine civilisation " occidentale " (d'autres étaient et restent possibles) ? Comment l'antiquité gréco-latine a-t-elle pu se laisser subvertir par le " christianisme " ? Etait-ce inéluctable ?

" Le christianisme est précisément la religion par excellence parce qu'il expose et manifeste la nature même et l'essence de toute religion, qui sont l'appauvrissement, l'anéantissement et l'asservissement systématiques, absolus, de l'humanité au profit de la divinité, principe suprême non seulement de toute religion, mais encore de toute métaphysique, soit théiste, soit même panthéiste. "

BAKOUNINE (programme : Fédéralisme, socialisme, antithéologisme 1867-1868)

La question posée jadis par l'humaniste Guillaume Budé (inventeur des " guillemets ") a été reprise précisément au Collège de France par Guy G. Stroumsa (La fin du sacrifice Les mutations religieuses de l'antiquité tardive ODILE JACOB 2005). Selon cet auteur la victoire du christianisme s'explique par la convergence de quatre révolutions " lentes " :
a) la tendance des individus à s'intéresser de façon croissante à leur avenir après la mort !
b) un développement mythique fondé sur des textes écrits,
c) le remplacement de sacrifices sanglants publics par d'autres formes rituelles figurées
d) et la création de groupements religieux ordonnés, dont les membres prennent " la liberté " de partager entre eux et d'imposer aux autres leur foi commune (" églises " centralisées, autocéphales - ou acéphales dans le cas de l'islam), remplaçant la religion civique qui s'imposait à tous sans que chacun ait à y adhérer selon la conception stoïcienne ou sartrienne de la liberté de subir).

Un cinquième facteur selon G. G. Stroumsa est l'héritage des expérimentations religieuses du judaïsme qui aurait rendu possible la subversion de la civilisation gréco-romaine. " C'est avec des armes juives que le christianisme conquit l'Empire romain. ".

Et j'ajouterais personnellement le sixième facteur que constituait la dimension préalable hiérarchisée, la forme impériale, du champ livré aux dites expérimentations. Comme le poisson toute bureaucratie pourrit d'abord par la tête (le " socialisme réel " avec Gorbatchev et Eltsine). De 313 (Edit de Milan par Constantin) à 380 et 383 (Edits de Théodose Ier) le christianisme était devenu LA religion officielle de l'Etat romain. Conscience aiguë de cela chez Voltaire et Vigny. L'Etat du Vatican (" Saint-Siège ") est trop modeste : l'Eglise catholique se veut empire mondial. Encore de nos jours les musulmans nomment les chrétiens " roumis ", c'est-à-dire " romains ", à juste titre.

Bref, le spiritisme, le mythe de l'intériorité et l'intoxication à la " moraline " (Nietzsche) ont permis aux séparatistes juifs devenus " chrétiens " d'envahir et d'exploiter un espace propice à un développement scripturaire concurrent de celui que poursuivirent les rabbins auteurs de la " Mishnah " et garants de la religion civique des juifs maintenus.

2) INTERLUDE

A une période de fractures : crise de la scolastique suite à la condamnation parisienne de 1277 par Tempier et à la " prohibition d'Oxford " ; concile de Florence (1438, d'abord de Ferrare transféré pour cause de peste), une religion nouvelle opposée au christianisme faillit naître. Il s'agissait d'une nouveauté faite à l'ordinaire avec des éléments déjà préexistants mais agencés d'une autre manière.

Le prophète en eût été le très étrange Georges Gémiste Pléthon (1360-1452), " le plus grand philosophe de tous les temps " selon Sigismond Malatesta, restaurateur effectif du paganisme à Rimini.
Byzantin " passé à l'ouest ", ce fils de prélat orthodoxe aurait été initié à la doctrine de Zoroastre par un certain Elisée, réputé " juif mais polythéiste " (sic). Il eut pour fidèle disciple le célèbre Bessarion et son propre Judas en la personne de Scholarios.

" Beaucoup plus grec qu'orthodoxe ou byzantin, profondément conscient de sa filiation culturelle et de son appartenance à la Grèce éternelle, Pléthon oeuvre de toutes ses forces et de toute son intelligence à la restauration de la pensée hellénique en sa dignité et en sa pureté premières. Byzance, selon lui, n'offre qu'une contre-façon de l'hellénisme authentique, hélas dégradé sous l'influence délétère du christianisme dont l'aristotélisme byzantin s'était fait le complice. Aussi va-t-il bientôt formuler une critique radicale de cet aristotélisme et se détourner de l'orthodoxie pour prôner rien moins qu'un retour au polythéisme grec.

Au IIIème siècle déjà, Plotin avait tenté de mettre un frein à la montée du christianisme en revitalisant les anciens mythes, porteurs symboliques, selon lui, des vérités éternelles auxquelles sa doctrine prétendait conférer une expression rationnelle et philosophique. Un siècle plus tard, l'empereur Julien (361-363) - Julien l'apostat - fera de ce retour aux dieux de Rome sa politique officielle. Proclus (412-485) encore s'essayera à une même tentative qui, comme les précédentes, aboutira à un échec. Ce sera cependant une réforme similaire que Pléthon voudra instaurer, réforme dont Platon, contre Aristote, en effet, deviendra tout à la fois le but et l'instrument : Pléthon, en effet, croit trouver dans la République et dans les Lois, le canevas d'un ordre social qui permettrait la renaissance de la grandeur de la Grèce par un retour à l'hellénisme païen authentique, dont le platonisme était l'expression la plus fidèle. Dès lors, la propagation de la doctrine platonicienne devint l'ambition de sa vie. Il exposa ses conceptions dans un ouvrage au titre révélateur de Résumé des dogmes de Zoroastre et de Platon, dont il donna une version simplifiée en un Traité des Lois, qui sera condamné par les autorités orthodoxes et dont tous les exemplaires seront brûlés après sa mort. "

Louis VALCKE Pic de la Mirandole LES BELLES LETTRES 2005 pp. 65 et 66.

Une fois de plus la " révolution " aura pris les allures d'une renaissance, d'un recours (" ricorso ") au " retour " à l'origine, d'une restauration de l'enfant-roi ; on tente toujours d'avancer à reculons.

C'est qu'en plus on ne " crée " pas une religion de chic, même avec de " bonnes idées " ou des idées exécrables. Une condition nécessaire est la construction d'un événement traumatisant sacrificiel, c'est-à-dire producteur de " sacré " (la mort d'un dieu ou aussi bien la pédophilie ou le viol qui font l'affaire tous les jours dans la presse " people ").
3) Serions-nous menacés par une nouvelle religion et les mêmes causes repérées produiraient-elles les mêmes effets ? Les religions actuelles créent déjà assez de désordres de par le monde. Pourquoi une menace de plus ?

Le renouveau spirituel et religieux à la mode provoque mécaniquement des réactions saines de révolte et de prise de distance pour le moins. Par exemple le mouvement français " Ni putes ni soumises " s'internationalise en direction de l'Egypte et même de l'Arabie saoudite. L'islam doit beaucoup de sa séduction au pétrole qui en facilite l'expansion actuelle ; quant au christianisme dont l'avantage comparatif serait la rente assurée d'un sacrifice rédempteur et de l'amour divin, il a largement atteint la limite de sa mystification propre dans ce domaine. On n'a sans doute pas accordé assez d'attention à la réflexion de Mircea Eliade selon lequel tout " sacré " se dégrade, se tarit et doit se refaire.

J'imagine une description due à un historien futur révélée par quelque machine à redescendre le temps ! :

" 1. A l'époque … la religion populaire et le sentiment religieux en général avaient presque complètement disparu dans le cercle des gens cultivés. Mais on peut remarquer … un réveil du sentiment religieux, lequel s'empare de toutes les couches de la société et semble s'être accru tous les dix ans …Parallèlement à ce réveil, on fit - non sans succès - des tentatives pour restaurer les anciens cultes nationaux, les coutumes religieuses, les sanctuaires où l'on rendait des oracles. L'initiative vint en partie d'en haut ; mais ce furent des essais artificiels. Les nouveaux besoins religieux de l'époque ne pouvant pas s'exprimer ainsi avec force ni sans subir des modifications, cherchaient plutôt des formes nouvelles qui répondissent aux circonstances de l'époque, car celles-ci avaient entièrement changé.
C'était le temps du mélange des peuples et des relations entre nations, le temps de la décadence des anciennes institutions républicaines, des divisions et des classes antiques ; c'était l'époque de la monarchie et de l'absolutisme, des crises sociales et du paupérisme ; la religion, la morale et le droit subissaient l'influence de la philosophie, on parlait de bourgeoisie universelle et des droits de l'homme ; les cultes orientaux faisaient invasion, on s'adonnait à la science universelle et l'on était plongé dans le dégoût des choses.
Au deuxième siècle, la tendance moralistique s'accentua plus fortement, tandis qu'au troisième siècle ce fut le tour de la tendance religieuse, du désir ardent de la vie.

2. L'existence d'associations, ainsi que la formation de l'état monarchique … universel sont deux faits d'une haute importance pour le développement de l'élément nouveau dans le domaine religieux : ils ont donné naissance au sentiment d'une bourgeoisie (citoyenneté) universelle. Ce sentiment s'éleva au-dessus de lui-même quand dans les associations il amena à ce qu'on se prêtât secours mutuellement, et quand dans l'état universel il unit l'humanité sous un chef unique et effaça les distinctions entre nations. …

3. La philosophie a été peut-être le facteur le plus décisif de ce brusque changement des dispositions religieuses et morales, car dans toutes ses écoles elle assigna de plus en plus à l'éthique la première place et elle l'approfondit.
Les marques distinctives de cette manière de voir sont : le dualisme du divin et du terrestre, la notion abstraite de Dieu, le doute à l'endroit de l'expérience des sens, la défiance à l'égard des forces de la raison accompagnée d'un désir d'approfondir les choses et de faire valoir les résultats d'un travail scientifique antérieur ; puis l'exigence de s'affranchir de la sensualité au moyen de l'ascétisme, le besoin d'autorité, la foi aux révélations supérieures et à la fusion de la religion, de la science et de la mythologie. " Fin de citation !

Ces textes énergiques n'évoquent-ils pas le début du XXIème siècle " de notre ère " ? N'y trouvons-nous pas pêle-mêle :
La sécularisation des gens qui ont perdu la foi du charbonnier (il n'y a plus de charbonniers), le culte contemporain de l'émotion, les religions vernaculaires et les sectes, la mondialisation accélérée des échanges et des mélanges, des métissages et des commerces, la crise de la démocratie politique, l'effondrement des Etats-nations devant les " sociétés civiles " anonymes ou les " ONG ", le culte des droits de l'homme, l'attrait de l'orient (bouddhisme, new age), la mobilisation morale générale, la perspective d'un gouvernement mondial de droit (ONU) et de fait (USA), le recours à l'âme universelle par le pentecôtisme des divers portables (ordinateurs ou téléphones, Internet), le renouvellement du stock des saints catholiques par les béatifications et sanctifications tous azimuths dues à l'histrion Jean-Paul II, fascistes, croates, chouans, vendéens, missionnaires ? Et pendant ce temps là, expressions superbes, " on s'adonnait à la science universelle (la " com ") et l'on était plongé dans le dégoût des choses " ou encore " on ne sortait pas d'un état dans lequel on flottait entre la crainte de Dieu et la divinisation de la nature. "

Ces extraits sont dus au théologien luthérien Adolf von Harnack (1851-1930) dans son " Histoire des dogmes " (écrite avant 1893, CERF 1993 pour le centième anniversaire de la parution de l'ouvrage en allemand) et prétendaient décrire la situation de " l'occident " au début de l'expansion chrétienne. De telles descriptions reflétaient peut-être surtout l'époque de l'auteur ; si elles ont validité universelle alors nous pouvons penser aussi à nous-mêmes.

Ici ou là des religions limitées vernaculaires ou véhiculaires prospèrent : Adventistes, Anglicans, Baha'is, Druzes du Liban, Kimbangouistes du Congo, Kurdes, Mazdéistes d'Iran, Mormons de l'Utah, Pentecôtistes, Raëliens (" religion moderne " selon Raël lui-même in revue Technikart octobre 2005, ceci à l'adresse de quelques athées égarés), Shintoïstes, Sikhs du Panjab, Témoins de Jéhovah, prophètes Trotskistes, adeptes du Vaudou et j'en oublie.

Des thaumaturges comme Dolto, la Mamie Nova de la psychanalyse, ou Philippe Sollers qui alla baiser l'anneau du pape ponctuent l'actualité. Les évangiles cinématographiques ou littéraires selon St Lanzmann ou St Michel (Houellebecq toujours d'après Raël) pullulent.

Les gros poissons - les monothéismes aux prétentions universelles - peuvent d'un moment à l'autre muter. Le conflit entre les trois plus importants : judaïsme, christianisme, islam est moins que jamais liquidé. La chrétienté avait prétendu dépasser le judaïsme et le laisser en plan (représentations de la synagogue " aveugle "), mais récemment un néo-judaïsme dur qui est en même temps un néo-christianisme ouvert est apparu avec le culte de la " shoah ". Il s'agirait d'une nouvelle religion, regroupant bien des irréligieux, qui se fonderait sur toute " apocalypse " (au sens usuel de catastrophe et au sens étymologique de révélation) humanitaire. La deuxième et la troisième source de foi seraient taries à leur tour et les fils du juif Jésus concurrencés, rattrapés et dépassés par les fils et les petits-fils des victimes de la " shoah ", par la puissance d'un événement sacrificiel supérieur en " mémoire " et en nombre.
L'agonie jouée en direct et lourdement allusive de J-P II ne faisait pas le poids face à l'image d'Auschwitz.

On ne saurait non plus sur-estimer le sport mondial, fractionnable et adaptable à l'infini, avec ses saints et ses judas, ses martyrs, son renouvellement continu assuré par le défilé des scores et des records et qui présente tous les caractères repérés par Strumsa et von Harnack.

Claude Champon et Tribune des Athées 12 octobre 2005



 

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