La chronique
   

AB OVO : MÊME PAS VIVANT!

Plus la mémoire va, plus elle gonfle et s'enrichit, plus elle tue.

- Papa, d'où j'viens ?
- Tais-toi et mange ta soupe.
- M'sieur, d'où venons-nous?
- Eh bien, mon garçon, les fossiles ...
- Mon Père, que faisons-nous ici bas ?
- Dieu, mon fils, Dieu ...
- Je ne sais toujours pas d'où je viens et le temps passe ...
- Ce n'est pas le temps qui passe, imbécile, c'est toi. Le temps est éternel, lui-même est hors temps! Ecoute Rimbaud: " Comme je descendais des Fleuves impassibles ". Ne confonds pas le cours des fleuves avec la misérable dérive de ton petit bateau.
- Alors j'en ai assez de descendre, je vais remonter le temps !
- Bon voyage!

Au début cela grinça un peu. Il fallut doubler le cap du début du vingtième siècle ; j'en étais encore familier. Après, l'inconnu, car mon ADN n'était plus que poussière et l'histoire ne me fut pas d'un grand secours. Juste dans la conversation je pouvais astucieusement placer
" notre bon roi Henri" ou " François ", sauf que dans les provinces le nom du dernier roi n'était pas toujours parvenu à la connaissance des croquants. C'est moi qui leur apprenais.
Il me tardait de sortir des terres gauloises et des époques historiques, d'autant que les temps mérovingiens me parurent encore plus inhospitaliers que les récits de Grégoire de Tours, loin des " droits de l'homme" et des " libertés religieuses ".
L'antiquité me fut une tète, tant il est vrai que je me glissais invisible parmi les esclaves, les envahisseurs, les gladiateurs, les éléphants d'Hannibal ou les oies du Capitole. Athènes et Delphes me furent fastes. Je reconnus que Platon était un plumitif envieux qui grattait laborieusement sur un ton de vieille dame outragée des injures contre les vrais philosophes de son temps, Démocrite, Protagoras, Gorgias ou Calliclès. Epicure me subjugua.
Il était temps de rejoindre les animaux sauvages et les éléments primitifs qui avaient précédé l'homme. Le langage alors ne servait plus de rien ou se transformait en un vaste code plein de bruits et de fureurs mais d'une extrême précision. Ici les mathématiques sévères avaient raison, plutôt que la rhétorique fleurie.
Les chocs, les ondes, les effondrements, les éruptions constituaient des alphabets changeants. Les températures vinrent à varier mais j'étais comme ignifugé et calfeutré selon le cas. Je vis les premiers soubresauts de la Terre, ses contractions terribles, les enfantements formidables de morceaux entiers de sa substance, inversement son bombardement et le comblement de ses orifices par des météores monstrueux.
Plus j'entrais dans l'infiniment grand, plus c'était les minuscules particules qui me hantaient. Les neutrinos, sourds, muets aveugles, implacables, rigides, invisibles, de charge nulle et libres de toute préoccupation traversaient les univers et les assimilaient en un seul point. J'en suffoquais. J'avais mal à la tête et au chaos. J'étais devenu claustrophobe des espaces infinis. C'est alors qu'une voix me dit, je crus à l'oreille, mais c'était autant le hurlement de tous les êtres :
" Tu as voulu trouver ton origine. Tu as réussi, mais il y a longtemps, imbécile, que tu es mort. Si Plutarque avait raison, tu vas maintenant nous prédire l'avenir".

Claude Champon et Tribune des Athées 05/06/2006




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