La chronique
   

 


Les deux textes ci-joints, intitulés « Tu n’en croiras pas tes yeux » et « Les Révélations de Nancray », signés Don Quichotte de la Manche, ont été écrits et diffusés par un membre de l’Union des Athées, dans le courant de l’année 2000.
Ils relatent des événements paradoxaux qui se sont produits dans le centre de la France, à Nancray sur Rimarde, dans le Loiret.
Cette enquête déconstruit scrupuleusement les mécanismes d’une crise d’hystérie collective qui s’est développée pendant quelques mois.
C’est l’érection d’une croix, dans son jardin privé, par un particulier, qui est à l’origine d’une succession d’événements troublants, qui virent collaborer dans une surenchère répressive les autorités de l’Église officielle et des agitateurs particulièrement sectaires, sous le couvert de la lutte antisecte !
Mais lisez cette enquête qui progresse pas à pas, et permet de bien comprendre la différence entre l’athéisme vrai, qui est raison et vérification, et la répression des croyances, qui n’a jamais abouti à rien de bon, quand ce n’est pas au pire et au totalitarisme.
L’athéisme vrai vise sans haine à déconstruire les croyances, toutes les croyances, dans la mesure où il peut les remplacer par la connaissance. Il refuse la contrainte en matière de croyance, et il refuse à toute croyance particulière le droit d’exercer quelque contrainte que ce soit.
Et pour finir, un motif de satisfaction : Ces textes, activement diffusés par « Don Quichotte » dans toute la région, tant aux « autorités » qu’aux particuliers, ont abouti à la déconfiture des sectaires, à un apaisement complet des tensions, et indiscutablement contribué à mettre fin à la crise.
Don Quichotte envisage de publier un troisième texte pour tirer toutes les leçons de cette affaire.

Tu n'en croiras pas tes yeux !

Dimanche 30 janvier, vers 10 heures du matin, mon attention est attirée par des affichettes jaunes placardées sur un tableau d'affichage municipal : NON À LA CROIX ! et : NANCRAY, PAS NANCROIX.
Au centre du panneau recouvert d'affichettes, une feuille blanche dactylographiée invite à se rendre à une manifestation, le 25 janvier, pour protester contre l'érection d'une croix lumineuse de sept mètres qui dérangerait le voisinage et demander à la mairie d'intervenir pour interdire cette croix. La date de la manifestation était donc dépassée.
J'habite irrégulièrement la région depuis plusieurs années. Je n'y ai pas de racines et j'ai une grande ignorance de ses réalités politiques, associatives et idéologiques. A l'évidence pourtant, j'avais constaté que la région était à peu près totalement déchristianisée. Beaucoup d'églises sont désaffectées, fermées, et les municipalités organisent régulièrement des fêtes profanes (expositions de peintures, culturelles, etc.) dans de nombreuses, et souvent belles, églises du voisinage. Celles des églises qui ne sont pas désaffectées sont très peu fréquentées, en dehors des enterrements. Un prêtre passe très épisodiquement dire la messe un samedi ou un dimanche sur quatre, tout au plus. C'est du moins ce dont je m'étais rendu compte en me rendant moi-même, il y a plus d'un an, à l'enterrement de mon voisin. J'avais lu les affichettes et les avis qui figuraient dans le porche de l'église. J'estimais beaucoup ce voisin, qui lui-même d'ailleurs n'était pas religieux du tout. J'avais été étonné, lors de la cérémonie, d'entendre le prêtre dire qu'on pouvait croire ou ne pas croire, et même préciser que les gens qui voulaient rendre un dernier hommage au défunt en processionnant autour du cercueil, pouvaient avec le goupillon, faire tout signe qu'il leur plairait, autre que le signe de croix, ou pas de signe du tout.
Cette histoire de croix monumentale vivement éclairée, dans un lieu public (c'est du moins ce que j'imaginais à la lecture du panneau d'affichage), et la mobilisation antagonique qu'elle suscitait, m'intriguait. Je suis moi-même athée, et je me méfie beaucoup des croyances de toutes sortes, et surtout des fanatismes qu'elles induisent parfois. Je souhaiterais pour ma part aller en toutes choses de la croyance à la connaissance.
Mais l'expérience de la vie m'a convaincu de l'impossibilité de réduire complètement, et même sensiblement, le rôle et l'empire des croyances irrationnelles sur les hommes, même si je le déplore et si j'essaye, pour ma part, de m'en libérer autant que possible. Toutes les tentatives historiques d'éliminer telle ou telle croyance, y compris des croyances que je juge personnellement néfastes, se sont révélées mille fois pires que le mal, et ont alimenté, ou dénoté, un fanatisme idéologique tout aussi dangereux.
Ce qui m'importe donc, c'est moins de lutter contre telle ou telle croyance, que de lutter contre l'impérialisme, l'exclusivisme, le totalitarisme, de telle croyance ou de telle idéologie. Il me parait donc essentiel de défendre la liberté d'expression, et plus généralement la liberté d'être ce que l'on est et de dire ce que l'on pense, pour tout individu quelque qu'il soit, et de refuser de toutes ses forces les tentatives de normalisation collectives, d'où qu'elles viennent.
Cela dit, l'érection d'une croix monumentale, violemment éclairée, dans un endroit public, ou du moins commun, me paraissait constituer une provocation, ou à tout le moins la manifestation d'une volonté impérialiste potentiellement totalitaire à l'état naissant, parce que ce que j'ai dit plus haut sur l'état réel du christianisme dans la région ne permettait guère de s'inquiéter d'un totalitarisme effectif.
C'est dans cet état d'esprit que je décidais de me rendre à Nancray sur Rimarde, pour voir de mes yeux la croix du scandale.
Dimanche 30 janvier, vers 11 h 30. Je me rendais donc à Nancray, distant d'une douzaine de kilomètres. Je zigzaguais dans le bourg et les hameaux environnants sans rencontrer personne et sans apercevoir la fameuse croix. Je m'apprêtais à renoncer et à rentrer chez moi quand, sur la place du bourg je vis un jeune homme sortir d'une voiture et entrer dans un café-restaurant. Je lui demandai donc où se trouvait la fameuse croix qui défrayait la chronique. — «J'y vais justement. Vous n'avez qu'à me suivre». Il me conduisait effectivement dans un hameau près duquel j'étais déjà passé sans rien remarquer, et s'arrêtait devant une maison, genre ferme retapée, avec visiblement des travaux banaux en cours. Le portail était grand ouvert. Dans le jardin se dressait une haute croix, faite d'un tube rond de 10 à 15 cm de large, de couleur blanchâtre. Je découvrais ainsi qu'elle était installée dans un jardin privé, à une dizaine de mètres d'un poteau électrique d'EDF, beaucoup plus haut et beaucoup plus visible et disgracieux, en ceci notamment qu'il comportait en son sommet des ferrures rouillées. La croix elle-même, en tout cas, ne correspondait absolument pas à ce que j'avais imaginé.
Je demandai à mon guide ce qu'il en pensait lui-même. Il me répondit que : «lui-même ça ne le dérangeait pas, mais que c'était surtout la nuit, parce qu'elle était lumineuse. Elle se voyait de la route. Il était pompier et il avait déjà relevé des voitures dans le fossé, parce que le conducteur regardait la croix au lieu de regarder la route !». C'est du moins ce qu'il m'a dit. Et il m'indiquait à l'autre bout du hameau, le domicile de la personne qui avait pris la tête de la lutte contre la croix. Je m'y rendais donc, mais il n'y avait personne. Je revenais à la maison de la croix, pénétrais dans le jardin en appelant, mais comme personne ne répondait, je rentrais chez moi.
Dimanche fin d'après midi. Je décidai de retourner à Nancray pour rencontrer les protagonistes. La maison à la croix était toujours inoccupée, le portail ouvert. Je me rendis donc chez les anti-croix où deux femmes charmantes me faisaient entrer et appelaient le maître de maison en m'informant que justement une réunion était en train de se tenir au sujet de cette croix. Le maître de maison me faisait entrer dans une salle où se trouvaient une vingtaine de personnes. Je leur indiquais que je ne voulais pas troubler leur réunion, mais que je souhaitais m'informer. «J'étais pour ma part athée et je désapprouvais l'expression ostentatoire et impérialiste des croyances. Mais après avoir vu la croix, je m'interrogeais sur le bien fondé de leurs réactions. — «Le remède proposé, (manifestation et intervention de la mairie pour interdire. Autrement dit l'intervention de l'ÉTAT dans ce domaine) n'était-il pas pire que le mal ? Cette croix violait-elle un règlement ? et si non, était-il judicieux de réclamer une restriction supplémentaire de la liberté individuelle ?»
Autant que je puisse en juger moi-même, je m'exprimais avec courtoisie et manifestais un réel désir de débattre de questions qui étaient celles que je me posais réellement, et une majorité de la salle me semblait le comprendre ainsi et être désireuse de discuter honnêtement de ces questions, mais un "leader" me répondit en glissant progressivement dans sa réponse des allusions sur un ton désobligeant, laissant entendre que je serais venu défendre les sectes… alors que je n'avais rien dit de tel, ou qui pouvait le laisser supposer. Mais il devenait clair qu'il me considérait comme un gêneur et qu'il souhaitait poursuivre la réunion hors de ma présence. Dans ces conditions je ne pouvais que me retirer. Je saluais donc l'assistance en déclarant que j'étais désolé d'avoir troublé leur réunion, mais que leur réaction me paraissait en la circonstance aussi sectaire que celle qu'ils reprochaient aux intégristes catholiques.
Au cours du très bref échange qui avait eu lieu, et en dehors de mon interlocuteur principal qui se comportait comme un bureaucrate tout à fait classique, cinq personnes étaient intervenues très brièvement. J'ai relevé plusieurs interventions qui m'ont paru significatives. :
— «Et le foulard islamique, vous acceptez ça vous, chez nous, en France ?»
Cette sortie de quelqu'un qui m'a paru être un ouvrier de quarante à cinquante ans, dénotait une sensibilité liée à la perte des repères identitaires nationaux, du fait de l'immigration massive et des perturbations qui en découlent. Le ton de son intervention m'a paru signifier que l'interdiction d'une manifestation extérieure chrétienne ne le mobilisait que dans la perspective de pouvoir interdire toute manifestation religieuse, et l'islam semblait le préoccuper plus que le christianisme. Sa voisine précisait immédiatement : — «En tant qu'enseignante laïque je suis tout à fait contre tout signe extérieur religieux». Une autre femme, qui m'a paru anormalement tendue et passionnée est intervenue pour dire, sur un ton catastrophé : «Il faut protéger nos enfants !» en évoquant les menaces épouvantables que les sectes faisaient planer sur le monde. Je n'ai pas retenu exactement les propos car plusieurs personnes parlaient en même temps, mais il fut question de scientologie et de temple solaire. Quelqu'un accusa leurs voisins à la croix de vendre illégalement des produits liés à la scientologie et de diverses pratiques commerciales illégales, en particulier de se livrer au commerce non déclaré dans une habitation privée. Ces gens, fut-il soutenu, appartenaient à la scientologie, et la preuve en était qu'ils vendaient des produits Herbalife, «qui était une couverture de la scientologie». C'est du moins ce qui fut péremptoirement affirmé par quelqu'un qui se présentait comme bien informé sur les pratiques et les combines sectaires.
J'avais fait remarquer que ces accusations n'avaient plus aucun rapport avec l'affaire de la croix, et que si leurs voisins avaient des pratiques illégales et dangereuses qui menaçaient leurs enfants, ce n'est pas en faisant interdire la croix par la mairie qu'ils remédieraient à la situation.
En sortant, je m'interrogeais sur ce qu'il pouvait bien y avoir de vrai dans ces accusations, et dans quelle mesure elles ne relevaient pas d'accusations émissariales et d'amalgames fantasmatiques. Mais tout l'échange avait été émaillé d'allusions à la luminosité agressive de la croix la nuit. — «Ah mais il faut la voir la nuit. — Elle empêche de dormir. — Imaginez celui qui a ça devant sa fenêtre. — Le jour vous ne pouvez pas vous rendre compte», etc.
Finalement je quittais donc la réunion et je repassais devant la Croix. Le portail était toujours grand ouvert, mais les occupants toujours absents.
Dimanche 21 heures. Afin d'en avoir le cœur net, je repasse, de nuit cette fois, devant la croix. Elle est éteinte, mais il y a de la lumière dans la maison. Malheureusement le portail est fermé. Il n'y a pas de sonnette. Je hèle, sans trop insister : «Il y a quelqu'un ?», mais rien ne bouge. Dans le jardin il y a une voiture garée. En haut du pare-brise avant, un bandeau publicitaire : «HERBALIFE». Je me dit in petto que les activités "Herbalife" du couple ne sont en tout cas pas clandestines, ni même dissimulées.
Je rentre donc chez moi. Je me couche et je dors du sommeil du juste.
Lundi 31 janvier, 5 heures du matin. Décidément cette affaire m'intrigue. Et je veux voir cette croix allumée. Mes interlocuteurs ont tellement insisté la-dessus que j'imagine une lumière intense, provocante, clignotante. Et j'imagine que peut-être ceux qui ont érigé cette croix provoquent leurs voisins de façon particulièrement perverse. J'ai été dans ma jeunesse employé chez un syndic d'immeubles. J'ai géré des immeubles et tenu des assemblées de copropriétaires, en particulier dans un immeuble qui a connu des luttes homériques pendant des années, pour des broutilles, et qui sont montées en Cour de cassation. Je connais des cas de conflits de voisinage particulièrement pervers, et je sais qu'il existe des emmerdeurs professionnels capables de jouer les Saintes Nitouches, et cela me paraissait bien être le cas du couple à la croix. Mais j'avais été sévèrement refroidi par l'accueil et le comportement des anti-croix, ou du moins de certains d'entre eux.
Deux points essentiels me semblaient donc devoir être éclaircis pour rester objectif et honnête : Les éventuelles activités sectaires et délictueuses du couple dans le cadre "Herbalife" et l'agressivité de l'éclairage, la nuit, de la croix. Il me semblait également indispensable de recueillir le point de vue des "provocateurs". Mais il me fallait, avant de les rencontrer, aller voir la croix éclairée de nuit. Ce que je fis.
En m'y rendant, alors que j'étais encore à plusieurs kilométres du lieu, j'apercus un halo lumineux distinct dans la nuit noire, qui me semblait provenir de la direction de la fameuse croix, et je ne doutais pas d'abord que la croix en était effectivement l'origine. Je ne pouvais me retenir de rire, en pensant : «Mais quelle histoire !» et je ne pouvais me retenir de penser que ce couple était effectivement des provocateurs particulièrement habiles. Mais en approchant, je dus me rendre à l'évidence : le halo lumineux, que j'avais perdu de vue, provenait d'une autre direction, et d'une autre source lointaine que je n'ai pas identifiée. La croix n'est visible que lorsque on arrive à proximité. Elle est bien visible sur une courte portion de la route départementale 29. Elle est luminescente bleue clair et attire irrésistiblement l'attention. Mais elle n'est aucunement agressive et ne provoque aucun éblouissement ni aucun halo lumineux. Elle ne correspondait absolument pas à ce à quoi je m'attendais après avoir entendu les détracteurs. En particulier, il me paraissait rigoureusement impossible qu'elle gênât des voisins pendant qu'ils regardaient la télévision, comme je l'avais entendu dire, ou qu'elle put empêcher quiconque de dormir, même sans volets et la fenêtre ouverte. Pour en avoir le cœur net je stationnais ma voiture près du poteau électrique déjà évoqué, donc à la clôture du jardin, et à une dizaine de mètres de la croix. Je pouvais regarder la croix, puis regarder ailleurs dans la pénombre, sans ressentir le moindre éblouissement et sans que cela ne nécessite un délai d'accommodation. Pour donner une référence objectivable, lorsque je tournais exactement le dos à la croix et que je regardais ma main ouverte à 40 centimètres de mon visage, la luminescence de la croix ne provoquait aucune ombre portée. Si je déplaçais ma main de droite à gauche et de haut en bas, je ne percevais aucune différence selon que mon corps se trouvait ou non entre la source luminescente et ma main. Pour fixer encore les idées, la croix émettait moins de lumière que la lune, même un jour de très faible quartier.
J'étais abasourdi. Cette croix luminescente, très visible, ne provoque rigoureusement aucune gêne physique, aucun trouble matériellement identifiable en dehors du fait qu'elle est visible !
Par conséquent, ce n'est pas un trouble environnemental, physiquement impossible à objectiver que ressentent les opposants à la croix, mais un trouble symbolique. Ce qui gêne les opposants à la croix, c'est le fait que les époux Chelly affichent publiquement une croyance religieuse, en l'occurrence chrétienne, de façon très visible. Tous les arguments de trouble environnemental physique n'étaient donc que des leurres, des accusations émissariales, des auto-justifications, ou des fantasmes !
Mais immédiatement éclate un paradoxe de toute l'affaire : Si les croyants accordent apparemment une puissance bénéfique, au moins symbolique, à la croix, les opposants accordent à ce symbole une puissance, maléfique, mais tout aussi indéfinissable matériellement.
Si les anti-croix n'étaient pas des croyants qui s'ignorent, ils considéreraient cet objet avec ironie et patience, en se disant que la courtoisie et le bon voisinage, le respect du droit à la différence et de l'altérité de l'autre, y compris avec des voisins un peu allumés, sont beaucoup plus importants pour la paix civile que le désagrément qu'ils ressentent du fait d'avoir un nouveau voisin pas comme eux.
En rentrant chez moi, je passais devant une enseigne lumineuse Renault, à dominante jaune, violemment éclairée, et qui apparemment n'empêchait pas les voisins de dormir, ni de regarder la télévision. Plus loin, je distinguais un halo lumineux visible à plusieurs kilomètres (différent de celui remarqué à l'aller), provoqué pas des projecteurs autour d'un centre commercial Super U. L'enseigne lumineuse elle-même, en dehors du U, rouge vif, était exactement du même bleu que la croix, mais infiniment plus violemment éclairé, il se voit à des kilomètres. L'affirmation ostentatoire de la religion de la marchandise et l'affirmation identitaire des marques commerciales de marchandises ne dérangent donc personne. Mais l'affirmation d'une identité chrétienne devrait être interdite !
Perdu dans mes pensées et ma perplexité, je me souvenais avoir vu, de chez moi, certains soirs, des faisceaux lumineux rotatifs multicolores qui zébraient la nuit, et provenaient probablement d'une de ces boites de nuit quelconques dont la réclame érotique assez vulgaire s'affiche sur les murs de la région. Personne semble-t-il n'intervient pour demander à la mairie de prendre une mesure d'interdiction. Et d'ailleurs le maire refuserait… La religion de la marchandise est la religion dominante, et pas question d'imposer des limites à sa liberté d'expression et d'affirmation de soi.
En tout cas il devenait clair pour moi que toute cette affaire de croix devait être posée en des termes radicalement nouveaux, et des termes absolument différents de ceux aux travers desquels ils avaient été posés par les adversaires locaux de la croix et par les médiats. (Au sujet des médiats, c'était plutôt une impression à travers des allusions qui y étaient faites par divers interlocuteurs, car je n'avais rien lu, et je n'ai pas la télévision).
Restaient les accusations connexes d'activités commerciales illégales, de pratiques sectaires diverses et menaçantes pour les enfants. Et là, je ne savais plus très bien comment m'y prendre et par où commencer.
Lundi 31 janvier, 10 heures du matin. Je me présente à nouveau devant la maison des époux Chelly. Le portail est ouvert. La voiture avec le bandeau Herbalife est rangée comme la veille. Je vais frapper à la porte de la maison, qui s'ouvre rapidement. Je ne note aucun dispositif de sécurité particulier, ni aucune méfiance. Un jeune homme, à qui j'attribue une trentaine d'années m'ouvre. Le visage est ouvert, légèrement interrogatif. Je me présente : — «Je suis un particulier sans aucun titre qui a eu l'attention attirée par des affichettes sur la croix qu'il a érigé dans son jardin. J'ai eu la veille le point de vue de ses voisins anti-croix. Je souhaiterais avoir aujourd'hui son point de vue. Je lui précise que je suis venu la nuit voir la croix et que mon opinion est qu'elle ne présente de toute façon pas les nuisances pour le voisinage qui m'avaient été décrites. Cela dit j'étais athée, et partagé entre la crainte du fanatisme religieux, d'où qu'il vienne, et le soucis de préserver le droit pour chacun de s'exprimer, tel qu'il est… A cet égard j'avais été choqué par l'intolérance manifestée par le comité anti-croix, et j'avais trouvé leur méthodes pires que le mal».
Monsieur Chelly me faisait immédiatement entrer et asseoir, tout en me présentant son épouse. La aussi, contact direct, simple et sympathique. Je remarquais sur la cheminée un belle statue en bois de la vierge à l'enfant, et sur la table une gravure polychrome de la Vierge, de facture plus criarde et "populaire". Je réaffirmais que j'étais athée, et l'épouse m'interrompait : «Oh vous savez, nous avons des amis juifs, musulmans, mais la plupart sont athées. De toute façon la région est complètement déchristianisée, et nous sommes parfois les seuls à assister à la messe, les rares fois où un prêtre vient la dire à Nancray. Nous sommes catholiques pratiquants». J'appris qu'ils étaient installés là depuis peu de temps, qu'ils recherchaient à la campagne le calme et la tranquillité, qu'ils avaient un voisin charmant avec qui ils entretenaient des rapports sympathiques. Ils ignoraient les autres «qui ne leur avaient jamais adressé la parole et dont ils n'avaient appris la mobilisation anti-croix qu'indirectement et par les médiats».
Ils avaient découvert qu'on racontait toutes sortes d'histoires sur eux. Elle pensait que la cause principale en était la jalousie. Parce qu'ils avaient une grosse voiture et avaient entrepris des travaux d'aménagement relativement importants de leur maison et de leur jardin. Ils ne voulaient même pas savoir ce que l'on racontait sur eux. Mais leur droit de mettre une croix chez eux leur paraissait indiscutable. Comme ils avaient appris qu'on avait même dit que cela dérangeait des voisins qui regardaient la télévision, ils avaient décidé de l'allumer beaucoup plus tard, quand eux-mêmes se couchaient, en tout cas après le film télé, bien qu'ils ne croyaient pas que ce fut vrai, puisque la croix se trouvait juste devant leur baie vitrée, et que la lumière n'entrait pas dans la pièce. Ils me précisaient que l'éclairage de la croix faisait 180 watts.
— «Comment gagnez vous votre vie ?
— Nous vendons tous les deux les produits Herbalife en vente directe de réseau.
— Justement, vos ennemis disent qu'Herbalife est une couverture de la scientologie.
— Ils disent ce qu'il veulent.
— Ils disent que vous faites du commerce au noir, que vous n'êtes pas déclaré et que ce que vous faites est illégal ?
— Ah !
— Vous vendez les produits Herbalife. Vous ne vous en cachez d'ailleurs pas puisque j'ai remarqué un bandeau publicitaire sur votre voiture. Mais qu'est-ce que c'est ?
— Des produits naturels, des compléments alimentaires, des produits diététiques…
— Avez-vous un catalogue ?
— Pas vraiment un catalogue ici, mais je peux vous remettre une brochure de présentation d'Herbalife.(que madame Chelly va chercher et me remet)
— Pouvez-vous m'indiquer un numéro de téléphone où je puisse vous joindre et joindre Herbalife. (Madame Chelly inscrit un numéro de téléphone au dos de la brochure).
— Que pensez-vous des rapports éventuels d'Herbalife et de la scientologie ?
— Ben…, on n'en sait rien. Il est possible que des scientologues vendent des produits Herbalife, comme des juifs ou des chrétiens. On n'en sait rien. En tout cas ceux qu'on connaît dans le réseau ne sont pas scientologues, enfin… je ne pense pas.
— Je m'aperçois que je vous pose des questions comme un juge d'instruction ! Je vous demande de m'en excuser. Vous auriez le droit de m'envoyer paître, d'autant plus que je pense que cela a dû vous arrivez, de la part de gens plus mal intentionnés que moi à votre égard.
— Ah ben… vous auriez vu les médiats, ils sont tous venus nous poser des questions, nous demander ce que nous avions à répondre, pour nous donner la parole, disaient-ils, et ils n'ont absolument rien passé de ce que nous avions dit.
— ?
— Rien, absolument rien. Ou des bouts de phrases, mais c'est encore moins que rien !
— Savez-vous que vos voisins anti-croix ont manifesté l'intention de porter plainte contre vous pour vos activités commerciales qu'ils jugent illégales ?
— Qu'ils portent plainte si ils le veulent. J'avoue que je ne les comprends pas. Ça me dégoûte… Mais lisez la brochure Herbalife. Vous verrez bien…»
Je prenais congé de mes hôtes en les assurant de ma sympathie face au lynchage et à l'ostracisme dont ils étaient l'objet pour l'érection de cette croix, nonobstant le fait que je ne partageais pas du tout leur croyance.
— «Je ne suis pas avec vous, mais je sais maintenant que je suis contre les sectaires anti-croix».
Lundi après midi. Rentré chez moi, je lisais soigneusement la brochure Herbalife. Il s'agit d'un système de vente directe en réseau. Herbalife France est la filiale d'Herbalife international, d'origine américaine, sociétés régulièrement déclarées. Le marketing en réseau, c'est à dire sans magasin, est beaucoup plus développé aux États-Unis. Le système est encadré par la loi pour éviter les abus que sont la vente pyramidale et la vente ferme de stocks aux nouveaux "vendeurs" recrutés. C'est un peu connu en France par l'exemple "Tupperware", c'est à dire la vente directe au cours de réunions "d'information" organisées chez des amis.
Je désapprouve complètement le système. Il a l'inconvénient de transformer le vendeur en militant permanent de la marque, transforme les amis et relations en clients potentiels. La foi en la qualité des produits devient un enjeu ou l'amical, le relationnel, l'économique et le profit, tendent à fusionner. Mais cet inconvénient, à mes yeux, constitue précisément l'avantage qu'y voient les promoteurs. La soumission de l'ensemble de la vie à la logique de la marchandise n'est pas très différente dans tous les autres systèmes de vente modernes. Certains, qui s'y investissent, gagnent bien leur vie. Le système a aussi une certaine souplesse qui a permis à des gens en difficulté passagère (c'est fréquent à notre époque) de se dépanner provisoirement. Le système ne me parait en soi ni mystérieux, ni sectaire. Il fait partie de la religion générale de la marchandise.
Il peut, bien sûr, constituer une couverture idéale pour une activité délictueuse. Mais ni plus ni moins que la totalité sans exception des activités sociales ! Herbalife est-il noyauté par les scientologues ? Comment le savoir ?
Je téléphonais donc à un ami généralement mieux documenté que moi sur à peu près tout se qui se dit, parce qu'il lit encore régulièrement la presse.
 — «Herbalife, oui, c'est de la vente en réseau. Il y a eu des histoires parce que des témoins de Jéhovah vendaient ces trucs, mais je n'en sais pas plus, tu devrais téléphoner à l'ADFI. Tu verras bien ce qu'ils te racontent. En tout cas, si il y a un problème, eux ils le sauront».
L'idée me parut bonne, mais je ne l'ai pas réalisée tout de suite.
Le lendemain je rentrais à Paris, où mon activité et mon attention étaient absorbées par d'autres sujets. Peu à peu j'oubliais cette affaire, en pensant que les choses allaient plus ou moins se tasser et que, de toute façon, je n'y pouvais pas grands choses.
Mais certaines des péripéties de cette exploration d'un "fait divers" local continuaient cependant à me turlupiner et alimentaient mes réflexions "anthropologiques" si je puis dire. Comment fonctionne l'humanité ? Comment fonctionnent les groupes humains ? D'où provient, comment naît la conflictualité ?
J'avais l'impression d'avoir dans cette affaire un stock inépuisable d'observations et de réflexions. Mais… mais… mais… j'avais totalement abandonné mon enquête. Et je pensais probablement ne jamais la reprendre… Les époux Chelly, avec ou sans croix, se livraient-ils à des activités commerciales illégales et étaient-ils des scientologues camouflés comme l'avaient prétendu devant moi les anti-croix ? Ou, au contraire, était-ce tout simplement le bandeau Herbalife sur la voiture des époux Chelly, et les rumeurs de connexion d'Herbalife avec des "sectes", qui avaient alimenté l'hystérie collective d'accusations émissariales à l'encontre d'un mouton noir. Je n'en savais rien. Un point m'intriguait cependant, si les époux Chelly se livraient à des activités illégales, quelles qu'elles fussent, il n'était pas très malin d'attirer par cette croix l'attention sur eux, et les anti-croix les présentaient au contraire comme diaboliquement malins !
J'en serais probablement resté la si…
Vendredi 11 février 10 heures. Je suis allé à la poste. Sur le panneau d'affichage, sur le parking, devant ma voiture, je remarque deux nouvelles affichettes jaunes. L'une, en gros caractères, d'une typographie recherchée : POINT DE / CROIX A / NANCRAY. A coté, en typographie variée : Que cache la Croix de Nancray ? / Réunion d'information / sur la secte de Dozulé./ Vendredi 11 février 2000 à 20 h. / Salle des fêtes de Nancray / Avec la participation de Monsieur Éric CLAVEAU / Président de l'Association D.M.S. (Délivrez-moi des sectes) / Et d'un représentant du CCMM (Centre contre les manipulations mentales) / Pensez à vous et à vos enfants ! Venez nombreux ! Entrée libre / Affiche éditée par l'Association «Non à la croix de Dozulé», imprimée par nos soins.
Toute l'affaire me remonte en mémoire. C'est la première fois que je vois mentionner : «Croix de Dozulé». Il est possible que la «secte de Dozulé» ou «de la Croix de Dozulé» ait été mentionnée, parmi d'innombrables autres sectes par les anti-croix, au cours de mon court passage à leur réunion le dimanche 30 janvier, mais je n'en avais gardé aucun souvenir, et, de toute façon la «secte de Dozulé» n'avait pas été évoquée comme centrale, et ne jouait aucun rôle dans les accusations diverses portées contre le couple.
J'en déduisais que des instances nationales, habituées à lutter contre les sectes, intervenaient dans cette affaire jusqu'ici locale, qu'elles disposaient d'informations et d'expérience, et aborderaient le fond du problème. Le titre : «Que cache la Croix de Dozulé ?» me semblait indiquer que le mouvement duquel participait l'initiative du couple Chelly avait été identifié, et que j'allais enfin apprendre quelque chose de sérieux et d'objectivable. Je décidais donc d'assister sans faute à cette réunion d'information le soir même et de rédiger, sans attendre cette réunion, un résumé le plus rigoureux possible de ma découverte progressive de l'affaire et mon cheminement.
Vendredi 11 février 2000, 12 heures 53 (relevé sur mon ordinateur). Je commence à rédiger le présent texte, centré sur mon expérience locale de "piéton de Paris". Persuadé que j'apprendrai le fin mot ce soir, et que je pourrai défendre mon point de vue sur une manière plus intelligente de lutter contre l'impérialisme des croyances et l'envahissement par l'irrationnel.
Dimanche 13 février 2000, 11 heures 30. Je dis tout de suite que j'ai été totalement et absolument déçu, et abasourdi par ce à quoi j'ai assisté. J'ai même été, pour tout dire, bouleversé et atterré. Ce que j'ai vu et entendu me paraît extrêmement grave, inquiétant, dangereux.
Si grave que j'ai décidé de le raconter et de l'analyser, avec toute la rigueur et la précision dont je serai capable. Mais cela nécessite un certain temps, et de la réflexion. Cela m'oblige à TOUT repenser, d'une affaire qui a cessé d'être une affaire locale de voisinage, pour devenir une affaire nationale, et même universelle.
Paradoxalement, cette réunion du vendredi 11 février, qui m'a écœuré, m'a cependant donné toutes les informations dont j'avais besoin pour clore la partie "locale" de ma propre enquête "locale". Je vais donc extraire ces quelques informations du galimatias auquel j'ai assisté pour clore ici cette enquête locale, et j'exprimerai plus tard, dans un autre texte, les réflexions qu'a suscité en moi la réunion du 11 février.
Monsieur Éric Claveau, président de l'association D.M.S., a déclaré de la façon la plus claire et la plus explicite que la société Herbalife n'était absolument pas en cause. Que ses activités de vente en réseau étaient légales et régulières. Que des scientologues et des témoins de Jéhovah avaient bien vendu ses produits, mais la société n'y était pour rien et était désolée. Paradoxalement cette admission était énoncée dans le cadre d'une stratégie visant à faire perdre leur emploi aux époux Chelly. Mais l'admission demeure : L'activité commerciale des époux Chelly n'était ni illégale, ni répréhensible, ni occulte.
A aucun moment de toute la réunion le moindre rapport, la moindre connexion des époux Chelly avec la scientologie ne fut évoqué. En dehors de la manifestation d'une haine et d'un mépris incandescent contre eux pendant toute la réunion, aucune accusation portant sur un fait, une activité quelconque des époux Chelly, ne fut articulée.
Par ailleurs, et bien qu'un Niagara d'insanités incontrôlables aient été proférées, qui rendent suspectes jusqu'aux informations véridiques quand elles circulent en de telles bouches, j'ai cru comprendre que «Les Amis de la Croix glorieuse de Dozulé» militaient, d'une part pour faire reconnaître officiellement par l'Église des apparitions qui seraient survenues à Dozulé, d'autre part pour obtenir à terme l'érection d'une croix monumentale à Dozulé (je ne sais pas où c'est), et qu'ils militaient enfin plus généralement pour que l'Église affiche avec plus de fermeté et de dignité son identité catholique.
Je n'ai pas entendu énoncer par Monsieur Éric Claveau de preuves bien convaincantes de ce que les époux Chelly entretiendraient des liens directs avec ce mouvement, ni qu'ils y serait soumis par des liens de subornation ou de dépendance sectaires. Par contre, il est évident que le troisième point de ce que j'ai cru comprendre qui caractérisait la «secte de Dozulé», correspond exactement à la démarche des époux Chelly, telle qu'ils la définissent eux-mêmes, et j'ai l'intime conviction que leur démarche n'est en tout cas pas complètement indépendante de celle des «Amis de la Croix glorieuse…». Militent-ils aussi pour la reconnaissance par l'Église des apparitions…, et pour l'érection d'une croix monumentale…?
Je n'en sais rien.
Que ceux que cela intéresse continuent l'enquête.
Mais le déchaînement de haine auquel j'ai assisté le 11 février, dans la salle des Fêtes de Nancray m'a fait peur et m'a fait honte. L'appel au harcèlement judiciaire, aux amendes, aux gendarmes, à l'évêché, à l'ostracisme et à l'exclusion professionnelle… J'avais révélation des abîmes de la nature humaine. Donc aussi de la mienne. Ce que j'ai vu,ce que j'ai appris, ce que j'ai compris, lors de cette réunion fera l'objet d'un prochain texte intitulé : «Les Révélations de Nancray».
Dimanche 13 février 2000, 12 heures 43. (Fin de la partie locale de mon enquête.)

Don Quichotte de la Manche
Ce texte a été envoyé ou remis, pour information, à :
Association "Non à la croix de Dozulé", chez Monsieur Gérard Nez* ; Monsieur et Madame Chelly* ; Monsieur le Maire, Mairie de Nancray; Monsieur le commandant de la brigade de gendarmerie de Beaune la Rolande; Monsieur le Maire de Beaune la Rolande.

 



 

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