La chronique
   

Les Révélations de Nancray

Ce texte fait suite à "Tu n'en croiras pas tes yeux !", six pages dans lesquelles je relatais comment mon attention avait été attirée sur un "événement" local : un conflit autour d'une croix, érigée dans son jardin, par un particulier, dans un hameau de Nancray-sur-Rimarde. Dans ces six pages, j'exposais les premières découvertes et les premiers enseignements que m'avait apportés l'enquête locale que j'avais été conduit à entreprendre.

Vendredi 11 février 2000. 19 heures 40. En ce temps là…, je me rendais à la "Réunion d'information sur la secte de Dozulé" organisée à la salle des fêtes de Nancray-sur-Rimarde, à 20 heures, par l'association "Non à la croix de Dozulé".
Au terme d'une enquête personnelle locale, j'étais parvenu à la conclusion que les accusations lancées à l'encontre du couple Chelly ne reposaient à peu près sur rien d'autre que des on-dit, et n'étaient, selon toute apparence, que des accusations émissariales, selon le principe "Qui veut tuer son chien l'accuse de la rage". C'est du moins ce que je soupçonnais, sans l'avoir encore complètement vérifié. J'avais en tout cas constaté que toutes les accusations invoquant un trouble, une gêne matérielle provoqués par la croix étaient parfaitement injustifiées.
L'activisme du comité anti-croix local me paraissait donc dangereux. D'une part, en invoquant des troubles qui n'existaient pas, ce comité "visait à coté de la plaque". Et par conséquent, au lieu de contribuer à réduire l'empire des croyances irrationnelles, il les alimentait au contraire, en leur donnant du grain à moudre. Les attaques injustes, perverses ou mensongères, dont sont victimes les tenants de n'importe quelle croyance ne peuvent que les conforter dans le sentiment de la justesse et du bien fondé de leur propre conviction, et dans la certitude de la malignité de toutes les critiques. Mais ce qui me préoccupait surtout c'était le fait que ce comité anti-croix recherchait, comme solution à ses préoccupations légitimes, une mesure de restriction, imposée par l'État et les gendarmes, de la liberté individuelle d'expression. Et le remède me paraissait pire que le mal.
En réclamant l'interdiction de cette croix, ils réclamaient l'interdiction pour eux-mêmes de construire dans leur propre jardin quelque chose qui viendrait un jour à déplaire à l'État !
Un détail m'avait frappé lors de la réunion du comité anti-croix chez Monsieur Nez, dans laquelle j'étais tombé par hasard. Deux personnes, dont une enseignante, s'étaient élevées avec véhémence contre le port du foulard islamique, avec semble-t-il l'approbation générale. Et justement, à l'époque de cette polémique vestimentaire médiatisée, j'avais ressenti la même gêne. Je crains l'impérialisme et le fanatisme religieux, mais j'avais eu le sentiment que, de part et d'autre, c'était la confusion qui l'emportait… et que les véritables questions n'étaient, de ce fait, jamais abordées
Il m'était paru évident, au terme de mon enquête locale, que ce qui motivait l'activisme des anti-croix, c'était uniquement un trouble symbolique, que constituait pour eux, et en soi-même (ipso facto) l'érection d'une croix par leur nouveau voisin, dans son jardin, autrement dit l'affirmation publique et ostentatoire (mais chez soi) d'une foi chrétienne.
Cela étant dit, et même si j'avais pu expérimenter plus d'ouverture d'esprit et de civilité à mon égard de la part du couple Chelly que de la part des anti-croix, il n'en restait pas moins que cette croix, que j'avais vue de mes propres yeux, n'en conservait pas moins certains mystères. Elle ne me semblait pas pouvoir être une initiative purement individuelle du couple. S'inscrivait-elle simplement dans le cadre d'une spiritualité chrétienne simplement réaffirmée ? ou dans le cadre d'un intégrisme militant ? ou dans un cadre sectaire ? Et dans ce cas, lequel ?
Je me rendais donc à cette réunion afin d'avoir enfin réponse à ces questions, invité par des affichettes dont le libellé répondait exactement à mes interrogations du moment
"Que cache la Croix érigée à Nancray ? Réunion d'information sur la secte de Dozulé".

Mais qui était l'homme qui… se rendait ainsi,… un vendredi soir,…
sur le chemin de Nancray ?
Je suis athée. Simplement athée. J'ai été baptisé, et j'ai reçu une éducation catholique traditionnelle. Entre 17 et 19 ans j'ai constaté que je ne croyais plus à rien et que la pratique religieuse ne signifiait plus rien pour moi. Et je l'ai dit. Mes parents, mes sœurs ont fait à ma suite la même constatation, et rapidement toute pratique religieuse a cessé dans la famille. Les trois enfants se sont mariés civilement. En 1985 mon père a été enterré civilement. Chez nous, on dit ce qu'on fait, et on fait ce qu'on dit.
Cela étant dit, pendant mon adolescence, j'avais constaté que la vie "religieuse" et la vie "profane" se déroulaient à l'époque, dans deux univers différents, à peu près complètement étanches et étrangers l'un à l'autre. La vie quotidienne et ses situations réelles n'étaient, en pratique, absolument pas différentes selon que l'on soit croyant ou pas, ni les solutions adoptées dans les situations concrètes de la vie. Seul changeait le cadre spirituel dans lequel chacun justifiait éventuellement, pour lui-même ou pour les autres, ensuite, des comportements dont le choix et la décision me semblaient résulter d'autres causes.
Dès lors, je ne partageais pas l'illusion de certains athées selon laquelle tout le mal proviendrait de la religion, ni qu'il suffirait de détruire l'Église, ou plus généralement les religions, pour retrouver une fraternité naturelle entre les hommes. Pas plus que je n'avais partagé l'illusion de certains religieux selon laquelle tout le mal proviendrait de l'incroyance, et qu'il suffirait que tous croient pour que les hommes retrouvent une fraternité naturelle en Jésus-Christ, ou entre ceux qui ne sont soumis qu'à Allah, ou que sais-je encore.
Si on analyse, comme je le faisais en gros, la croyance religieuse comme une béquille spirituelle dont le croyant a besoin pour faire face aux difficultés et aux interrogations de la vie, casser ou arracher la béquille ne me paraissait pas la solution la plus appropriée, tant que l'on n'est pas en mesure de remédier aux difficultés bien réelles de la vie.
Je m'étais engagé, à l'age de dix-neuf ans, avec passion, dans le groupe "Socialisme ou Barbarie", qui se revendiquait du mouvement ouvrier et de Marx, sur une base radicalement antiléniniste. Je m'y suis "formé" au contact de la génération précédente Cornélius Castoriadis, Jean-François Lyotard, Pierre Souyri, Daniel Mothé, Véga et bien d'autres… L'athéisme y était un postulat qui allait de soi, et je ne m'étais plus préoccupé le moins du monde de religion, ou de lutte antireligieuse, et je pensais bien n'avoir jamais plus à m'en préoccuper. Il m'est arrivé de rencontrer des individus religieux tout à fait admirables, et d'autres, tout à fait odieux, et j'ai fait la même constatation en ce qui concerne des individus non-religieux ou antireligieux.
Pour ma part, l'idée de Dieu me paraissait projeter dans un au-delà inaccessible ces facultés tout simplement humaines que sont l'aspiration au dépassement, la nostalgie/aspiration à une communauté structurée par une conception du monde partagée, et le besoin de rechercher, ou d'inventer, un sens à l'aventure de l'espèce humaine. J'aimais bien la formule de Sade : "L'idée de Dieu est le seul crime que je ne puisse pardonner aux hommes"… Mais je n'aime pas Sade. Son acharnement blasphématoire n'est pas de l'incroyance, mais de l'hostilité, et de la haine, qui me paraît une forme de croyance. Et je déteste le sadisme. L'idée de Dieu me semblait constituer un "crime contre l'humanité", puisqu'elle retire à l'homme lui-même ses facultés pour les attribuer à un Dieu inaccessible. Mais je n'oubliais pas qu'il en est nécessairement de même de l'idée du diable, qui retire à l'homme certaines facultés… qui sont également en lui.
Je m'avançais donc sur le chemin de Nancray… ému et partagé. Partagé, parce que l'expression ostentatoire d'une foi chrétienne m'intriguait, et me dérangeait, mais surtout perturbait mes repères. Cette expression était manifestement extrêmement minoritaire, et au surplus… persécutée ! La croix c'est inévitablement le symbole de l'Église et l'Église a connu des périodes non seulement triomphantes, mais triomphalistes. Je venais justement de terminer la lecture de l'excellent livre du professeur Munchenbled Sorcières. Justice et Société au 16° et 17° siècles , mais je pensais surtout à la manière dont les chrétiens, minuscule secte protojudaïque, avaient conquis l'empire Romain et persécuté les païens puis les hérétiques, y compris ceux qui s'étaient montrés très tolérants envers eux, jusqu'à falsifier et faire disparaître presque complètement leur souvenir. L'œuvre écrite si remarquable, de Celse (et de bien d'autres) a été censurée et détruite. Elle n'a pu être que partiellement reconstituée par les citations qu'en avaient faites les apologistes chrétiens au temps où ils polémiquaient avec lui !
De même a-t-on tenté de faire disparaître les traces de l'œuvre de Marcion ou d'Arius
Je n'ignorais donc pas qu'un persécuté peut devenir persécuteur.
D'un autre coté, je venais de lire le témoignage bouleversant de Grégoire Dumitresco L'Holocauste des âmes , où il raconte son séjour dans ce laboratoire monstrueux que fut en Roumanie, la prison de Pitesti, où la fine fleur de l'appareil stalinien avait tenté de fabriquer "l'homme nouveau", d'éradiquer les "croyances anciennes", et de remodeler idéologiquement les "traîtres à la classe ouvrière" pour en faire des robots déshumanisés, serviteurs du régime. C'est donc un fait dont il faut tenir compte : la foi chrétienne peut aussi constituer un pôle de résistance et un rempart face à une infamie totalitaire plus monstrueuse encore.
Cela étant dit, j'avais adhéré en novembre 1982 à l'Union des Athées (n°1613), et je participe toujours aux activités de cette union. J'ai, par exemple, participé le 26 février 2000 à l'assemblée générale, dans les locaux prêtés par la "Libre Pensée" au 12 rue des Fossés St-Jacques, à Paris V°, où j'ai remis à l'ensemble des participants la première partie de ce texte, intitulée : "Tu n'en croiras pas tes yeux !".
Il n'y a là nulle contradiction de ma part. Je pense que l'athéisme doit, et peut être soutenu par des moyens qui ne soient pas infâmes, et donc des moyens qui ne soient ni politiciens ni manipulateurs. A cet égard, l'Union des Athées ne doit pas être confondue avec la "Libre Pensée". Cette dernière association, qui me semble adepte d'une sorte de religion laïque et républicaine, infestée de francs-maçons et noyautée par les trotskistes de la tendance Lambert, sombre assez facilement dans des pratiques inquisitoriales. La "Libre Pensée" (que néanmoins je remercie de nous avoir prêté son local pour notre congrès) pense fort peu et n'est pas libre. J'ai eu l'occasion d'en faire l'expérience et la démonstration en d'autres circonstances qu'il n'est pas temps d'évoquer ici.
J'avais donc adhéré à cette Union parce que j'étais sensible à la montée d'un climat nouveau de sectarisme et d'intolérance, à la montée de l'irrationalisme dans tous les domaines, et parce que cette association pratiquait réellement la liberté d'expression et ne comportait pas de bureaucratie dirigeante pour contrôler ses membres. Par la volonté de son fondateur, Albert Beaughon, les noms et adresses de tous étaient à la disposition de tous.
Les religions, quand elles sont vivantes, me semblaient exprimer et refléter l'identité culturelle et stylistique d'une communauté. La montée de l'intolérance exprime donc l'émergence de conflits réels, et dénote le risque d'affrontements réels et matériels à venir. Les religions jouent dans les affrontements, y compris guerriers, un rôle de réarmement moral des communautés qui s'affrontent, et d'évitement face à l'analyse des problèmes concrets dans leur matérialité conflictuelle. C'est une observation que j'ai très souvent faite (toujours ?) : Dans les conflits, chacune des parties utilise le conflit pour se masquer à elle-même ses propres problèmes et sa propre nature conflictuelle.
Dans mon esprit, l'athéisme constitue au contraire une tentative de désarmement moral, préalable nécessaire à une appréhension réaliste des conflits, alors que l'idéologie fonctionne comme un substitut de religion, sans avoir les garde-fous que la tradition, c'est à dire l'histoire et la durée, a donné aux religions.
Enfin, last but not least, j'avais été amené, il y a de cela plusieurs années, à lire successivement la Thora, c'est à dire les cinq premiers livres de la Bible, puis le livre de Josué, les Juges et le livre d'Esther, et enfin le Nouveau testament. Et cette lecture m'avait conduit à des réflexions nouvelles, sans beaucoup de rapport avec l'enseignement religieux que j'avais pu recevoir dans mon enfance et mon adolescence. Enfin j'avais découvert l'œuvre de René Girard, et plus particulièrement La Route Antique des hommes pervers. Cette œuvre m'avait fait percevoir un aspect complètement nouveau et inattendu pour moi, d'une interprétation possible du christianisme, et du catholicisme traditionnel. Ces lectures m'avaient conduit à des découvertes paradoxales, sur lesquelles je reviendrai, qui me conduisaient, sur beaucoup de points, à adopter une attitude prudente, et à suspendre mon jugement sur bien des questions qui naguère encore me paraissaient assurées…
En ce temps-là…, donc,…je me rendais de nuit, à Nancray sur Rimarde, une petite commune du Loiret, à quelques kilomètres au nord-ouest de Beaune la Rolande, et au sud de Pithiviers.
Je pensais que cette réunion attirerait tout au plus une cinquantaine de personnes. Surprise… En arrivant à la salle des fêtes, à la lisière de Nancray, le parking est complètement plein et les gendarmes de Beaune la Rolande sont présents.
Il est 8 heures exactement lorsque j'arrive. Le public est sympathique et débonnaire. On est venu en famille. Tous les âges sont représentés. On s'interpelle. A l'entrée de la salle un journaliste interviewe une enseignante. Elle demande qu'on ne cite que son prénom, et j'entends un peu plus tard, sur un ton pathétique : "il faut protéger les enfants !". J'entre dans la salle. A l'entrée, une table où est proposé à la vente un petit livre d'Éric Claveau (dont je n'ai pas noté le titre). Je m'apprête à l'acheter, puis je me ravise. Puisqu'il fait partie des orateurs annoncés, il sera temps de l'acheter à la sortie si l'auteur se révèle intéressant.
Tout le long de la salle ont été apposées des affichettes concernant des "sectes" qui ont défrayé la chronique internationale. Il y est question de massacres ou suicides collectifs, d'armes, d'explosifs, de drogues, de "gourou" divers… Rien sur les "croix de Dozulé".
Je suis surpris de voir la salle, déjà à moitié pleine, continuer à se remplir. Finalement j'évalue le public entre 180 et 200 personnes. C'est un événement local. Je suis un peu abasourdi que cette affaire suscite une telle mobilisation, alors que des problèmes qui me paraissent infiniment plus graves ne suscitent rien. On peut bombarder l'Irak, et maintenir depuis dix ans un embargo criminel; on peut bombarder la Yougoslavie… Mais une croix dans un jardin !
Une pétition circule contre la "croix de Dozulé". Plusieurs personnes et des enfants autour de moi signent. Je demande : - "Qu'est-ce que c'est des croix de Dozulé ?" La personne qui me tendait la pétition me répond avec un grand sourire, - "Eh bien, on va vous le dire… Vous signerez après la réunion si vous voulez… Vous avez raison !". Mais sa voisine me jette un regard suspicieux et furibond. Je sens que je suis catalogué.
La séance commence à 8 heures 30. Cinq personnes sont à la tribune. Le représentant du CCMM (Centre Contre les Manipulations Mentales) prend la parole en premier. Je n'ai pas noté son nom . Ses déclarations sont confuses et hésitantes. Il déclare que tout est très compliqué, "mais les manipulations mentales, ça existe !". Son intervention est relativement brève, et il passe la parole à son voisin Éric Claveau. Sur le moment, j'avais murmuré : "Tu as raison, quand on a rien à dire, il vaut mieux se taire !", ce qui m'a valu un regard furieux de ma voisine immédiate. Mais j'étais déçu. Parce que justement j'attendais du représentant du CCMM une clarification de ce que l'on appelle des "manipulations mentales". Et d'ailleurs la suite de la cérémonie à laquelle j'allais assister ne devait qu'augmenter mes interrogations sur ce sujet.
Puis, Monsieur Éric Claveau prit la parole. Dés les premiers mots, le couple Chelly et sa croix étaient stigmatisés. Une jeune femme, à trois rang derrière moi, l'interrompait en disant qu'elle ne voulait pas assister à "ça". Elle protestait contre le fait que l'on fasse signer avant le début de la réunion une pétition contre "la croix de Dozulé" à des gens qui, pour la plupart, ignoraient ce que cela signifiait, et même à des enfants…, et quel rapport cela avait-il avec la croix à Nancray ? Elle s'indignait du fait que la jeune femme qui tenait la table à l'entrée, où était vendu le livre de M. Claveau, ait déclaré "qu'on ferait disparaître cette croix, par tous les moyens, y compris violents, si il le fallait". Enfin il n'y avait personne pour défendre le point de vue des Chelly - "ont-ils été invités ?" Dans ces conditions, elle préférait partir.
Une légère rumeur hostile sourdait de l'ensemble de la salle, ce qui me faisait découvrir que le public dans sa quasi totalité était hostile aux époux Chelly et à la croix, alors que j'avais cru qu'un débat s'instaurerait. Le caractère débonnaire et la convivialité qui m'avaient agréablement impressionné au début et m'avaient fait espérer une discussion entre gens raisonnables s'expliquaient par le fait qu'il n'y avait qu'un seul camp dans la salle ! Je comprendrai pourquoi en découvrant la préhistoire de l'affaire, mais n'anticipons pas.
Monsieur Claveau invitait cette femme à rester au contraire pour connaître le résultat de son enquête, et à signer la pétition après la réunion, en connaissance de cause. Cette réaction était habile et correcte, mais la suite allait montrer qu'il s'agissait d'une pure habileté purement rhétorique. Pour ma part, je disais à la jeune femme que j'appréciais son comportement et que je souhaitais qu'elle restât. Elle se ravisait donc, et s'asseyait… mais quelques minutes plus tard, en entendant de nouvelles imputations proférées par Monsieur Claveau - "Mais non, ce n'est pas vrai ! Non, non, c'est pas possible !…" et elle quittait effectivement la salle, suivie d'un murmure réprobateur.
J'ai failli la suivre. J'ai l'expérience de réunions et de situations très tendues, et de conflits dont les enjeux sont graves et importants, mais là, j'étais vraiment très mal à l'aise, d'autant que je ne parvenais pas à comprendre ce qui se passait. La salle manifestait un parti pris et une hostilité qui me stupéfiait. Comme si une énergie latente, frustrée, ne demandait qu'à exploser. J'avais peur. Je ne plaisante pas. Je découvrais un abîme insoupçonné, et tout cela pour une croix ! C'est justement l'absence d'enjeux réels, d'intérêts identifiables, qui me donnait l'impression d'assister à un phénomène qui révélait des mécanismes humains à l'état pur en quelque sorte. Il y avait là près de 200 personnes qui manifestaient une hostilité systématique envers un couple pour une histoire de croix, sans qu'il soit possible de discuter réellement. Le seul fait de ne pas jeter sa pierre sur le couple Chelly suffisait à vous rendre suspect de tous les crimes possibles et imaginables. Et je dois le dire, dés l'instant du départ de la jeune femme, j'ai ressenti profondément l'impression d'assister à quelque chose de honteux. J'ai pensé à "Scènes de chasse en Bavière", et aux "Sorcières de Salem".
Et à ce moment-là j'apprenais par les propres paroles d'Éric Claveau, président de DMS (Délivrez-Moi des Sectes), dont j'attendais une information plus sereine, fondée sur une connaissance des sectes que je lui supposais, qu'il avait déjà participé à la manifestation du 25 janvier à la mairie de Nancray, antérieure donc à ma propre découverte de l'affaire, à travers les affichettes qui avaient attiré mon attention un dimanche matin.
Mais voilà un détail qui changeait tout.
J'avais cru jusque là à un conflit de voisinage tout à fait local, qui avait pris spontanément des proportions considérables, probablement parce qu'il y avait dans le coin, à la fois un chrétien militant, et un anticlérical militant. J'accordais aux organisations qui luttent contre les sectes, sans les connaître autrement que par l'information qui m'arrive spontanément par divers canaux sociaux, un certain crédit, et je pensais que leur intervention serait de nature à corriger certains excès. J'avais tout faux.
C'était exactement le contraire.
L'association DMS, et son président Éric Claveau étaient intervenus dès le départ et avaient manipulé le public local, en introduisant cette tonalité "sectaire" que j'avais ensuite détectée. Dès avant le 25 janvier, DMS était à l'œuvre, et c'est sous sa pression qu'avait été pris l'arrêté municipal "demandant" aux époux Chelly d'éteindre leur croix. M. Claveau se vantait explicitement d'avoir fait "craquer" le maire et d'avoir arraché cet arrêté ! C'est fort de ces succès qu'il proposait ses services de dirigeant au public conquis. Il se vantait d'avoir mis le maire, un homme âgé, au bord des larmes.
Je comprenais pourquoi, avec de pareils antécédents, seuls soient venus des anti-croix-anti-sectes convaincus, et que j'avais été naïf.
Une fois la jeune femme partie, on assista à un crescendo où l'orateur prenait un plaisir manifeste à constater sa propre capacité à manipuler la salle.
Monsieur Claveau se rengorgeait d'être un spécialiste de la lutte contre les sectes. Et fournissait un tableau de chasse flatteur. Il avait, avec DMS et ses avocats, obtenu de lourdes condamnations et détruits plusieurs sectes. Je notais immédiatement un amalgame systématique. Telle secte avait commis tel délit, tel gourou avait été condamné, donc cela devait renforcer la détermination de tous dans la lutte contre les Chelly ! sans que soit jamais explicité le lien qu'il pouvait bien y avoir entre des pratiques effectivement condamnées par tel ou tel tribunal et l'érection d'une croix dans son propre jardin ! Mais DMS étant l'incarnation du bien, tout ce qui s'opposait à DMS était l'incarnation du mal. Un point c'est tout. Il fallait les détruire.
A ce moment, Éric Claveau me semblait concentrer en lui le pire de tout ce que je réprouve chez les pires prédicateurs religieux. Et la salle gobait…
Or même si les époux Chelly avaient été membres d'une secte, et pas la moindre preuve n'en fut apportée, leur maison et leur train de vie n'a rien de luxueux. Tout au plus l'aisance relative d'un couple de commerciaux sans enfant. Ils n'étaient donc, de toute façon, pas des "gourous", ni des dirigeants du genre de ceux qu'on évoquait par ailleurs pour susciter la haine et le mépris. Et si ils étaient des victimes embrigadées , le rôle des organisations "anti-sectes" aurait été, à mon avis, de les aider à se libérer de leurs exploiteurs et non pas de les écraser un peu plus. En tout cas la tactique préconisée par ce spécialiste de la lutte anti-secte a été exposée sans aucune ambiguïté : Le harcèlement judiciaire. Multiplier les plaintes et les procès. "Les avocats de DMS se chargeraient de tout et les frais seraient couverts, mais il fallait absolument que le public, les voisins, même lointains, invoquent un trouble à l'ordre public, ou un trouble quelconque, multiplient les plaintes, submergent la gendarmerie pour obliger le préfet et les autorités à réagir, puis le parlement". - "Sans vous nous ne pouvons rien faire !". Puis vint une déclaration sur la nécessité de faire une enquête sérieuse, documentée, solide, comme lui, Éric Claveau, DMS, et son équipe de courageux avocats, savaient les faire.
Manifestement M. Claveau répondait là à des objections possibles qui lui avaient été probablement déjà opposées, mais tel qu'il parlait, il était clair que ces enquêtes et ces documents n'étaient pas destinés à rechercher une vérité, connue d'avance, mais seulement à pulvériser les objections des défenseurs des sectes, qui sont évidemment puissants, pervers et retors… Et M. Claveau affirmait qu'il avait fait une enquête extraordinaire et complète. Il brandissait des documents, et un magnétophone, et que sais-je encore, dans une confusion qui ne permettait de rien comprendre, où il était question d'innombrables sectes et d'abominations toutes plus abominables les unes que les autres.
Je pensais in petto : mais ce sont des techniques d'illusionnistes !
Il brandissait une lettre. Proclamait que le maire avait eu raison de ne pas la lire à la réunion du 25 janvier - cette lettre que les Chelly avaient eu le culot d'envoyer …! parce que cette lettre était un tissu d'absurdités ! "Je ne vais pas vous la lire en entier !" puis il lisait, comme preuve, deux phrases, qui n'avaient d'ailleurs rien d'absurde…!
Je découvrais ainsi qu'une lettre adressée au maire par les propriétaires de la croix n'avait même pas été lue au conseil municipal consacré à cette croix !
Et la salle marchait… approuvait… et Éric Claveau, sentant la partie gagnée, poussait son avantage…
Mais la société Herbalife devait être totalement mise hors de cause !
Éric Claveau répétait… et insistait…!
J'observais Monsieur Nez à la tribune. Chez lui, le dimanche 30 janvier, une personne "bien informée" avait expliqué qu'Herbalife était une couverture de la Scientologie…
Rien…Pas une réaction. Quant à la Scientologie, qui était au cœur des accusations lancées jusqu'ici contre les époux Chelly, il n'en fut même pas question ! Et M. Claveau décrivait sans vergogne son "enquête" et se rengorgeait : Le nom d'Herbalife avait effectivement dans le passé été associé aux sectes parce que des scientologues et des témoins de Jéhovah avaient vendu des produits Herbalife, mais la société n'y était pour rien, et déplorait que cette affaire puisse nuire à son image de marque.
Eh bien, l'habile lutteur anti-secte se vantait d'avoir téléphoné à la direction d'Herbalife, et, ayant perçu que la direction semblait très ennuyée de cette nouvelle affaire concernant deux de ses vendeurs liés aux sectes (selon Monsieur Claveau) il se vantait d'avoir multiplié fax et appels téléphoniques, et il espérait bien obtenir que les époux Chelly soient bientôt licenciés !
Cela a même été annoncé comme une quasi-certitude, dont la révélation allait tomber sous peu comme un coup de tonnerre sur les Chelly !
Cela a été dit sans vergogne et n'a suscité qu'un murmure d'approbation et de contentement ! Le président de la séance et voisin de Monsieur Claveau, qui devait plus tard se présenter comme chrétien et catholique pratiquant, n'a pas manifesté la moindre réprobation, ni la moindre compassion envers un couple menacé de perdre, ensemble, leurs deux emplois en même temps, sans parler de charité chrétienne ! Monsieur Nez n'a pas bougé, ni le cinquième orateur, un conseiller municipal de Nancray, de gauche, proche du parti communiste m'a-t-on dit.
Mais que penser de la valeur morale, de la valeur humaine de politiciens qui ont certainement de beaux discours et de belles idées, mais qui acceptent sans sourciller que quelqu'un puisse être privé de son gagne-pain parce qu'il n'est pas conforme à…
A quoi au fait…
Pendant une heure, il n'a absolument pas été question de la moindre action répréhensible commise par l'un ou l'autre des époux Chelly à l'encontre de quiconque. Mais le chasseur de secte faisait vibrer la salle, orchestrait la corrida, à l'aide d'adjectifs péjoratifs et d'allusions perverses. J'ai entendu de mes oreilles Éric Claveau dire : - "Imaginez que vous conduisiez vos enfants à l'école, et que soudain le camion devant vous se mette en travers de la route" (sous-entendu, parce que le chauffeur regarde la croix) et la salle a frémi…!
Je n'y peux rien, un murmure approbateur a accompagné la fin de cette… (je ne sais pas comment qualifier).
Du coup, je me suis demandé si le jeune homme qui m'avait indiqué la maison à la croix, et la maison de Monsieur Nez, au début de mon enquête, et qui s'était dit pompier, ne colportait pas lui aussi la parabole "laïque" du chauffeur qui regarde la croix sous l'influence et les conseils de quelque prédicateur de DMS, spécialiste en pédagogie anti-secte.
Ne s'agit-il pas de manipulation mentale ? Susciter ainsi des émotions pour diriger ensuite la conduite des "émotionnés".
Donc, de l'aveu même du président de DMS, les époux Chelly étaient totalement lavés de la totalité des accusations que j'avais entendu proférer contre eux jusqu'ici ! Étaient-ils innocents? Bien au contraire ! C'est pourquoi il fallait les réduire au chômage !
Car les "sectes" sont terriblement dangereuses et puissantes, et savent se dissimuler (comme le diable) et qu'y a-t-il de plus dangereux qu'un "sectaire" innocent. Son innocence est la pire chose qui soit. Elle lui permet de continuer librement ses coupables activités et d'échapper au traitement spécial préconisé par DMS !
De quoi étaient donc coupables ces innocents ? De participer à une "secte", évidemment !
Exit Herbalife, Exit la Scientologie. Mais l'enquête rigoureuse du rigoureux Claveau lui avait permis d'établir une nouvelle accusation, encore beaucoup plus grave que toutes les précédentes ! De quoi sont coupables les innocents à la croix ? Ils sont coupables d'avoir érigé, non pas une croix, mais une Croix de Dozulé.
Suivirent une longue diatribe, et un historique de ces Croix de Dozulé auquel, sur le moment, je n'ai à peu près rien compris. Il y était question d'apparitions, de "message de Dozulé" laissé par le Christ ou la Vierge, et de la construction d'une croix monumentale de 738 mètres de hauteur… 738 mètres… plus de deux fois la tour Eiffel.
Comme je n'avais jamais entendu parler de tout cela et ne savais pas même où était Dozulé, c'est le déchaînement et la passion du président de DMS qui m'étonnaient sur le moment. Le risque de voir se construire une croix de 738 mètres de hauteur quelque part en France ne me semble pas la plus grave menace qui pèse actuellement sur l'humanité. Le projet me semble comporter suffisamment de difficultés et d'obstacles techniques, financiers, administratifs, politiques et autres, pour que, livré à ses seules forces, le projet avorte… Mobiliser contre un tel projet, c'est déjà lui attribuer une réalité, une effectivité, et une…publicité, qu'il n'aurait jamais pu acquérir motu proprio (de son propre mouvement).
Mais laissons cette question pour le moment. Les problèmes que posent à la pensée rationnelle (à ne pas confondre avec le rationalisme), à la pensée scientifique (à ne pas confondre avec le scientisme), et à la réflexion athée (à ne pas confondre avec le cléricalisme laïque issu de la révolution bourgeoise) d'une part, le phénomène des apparitions, révélations, communications avec l'au-delà…, et d'autre part, les pèlerinages et mouvements de masse "animés par la foi"…, sont beaucoup trop vastes pour pouvoir être abordés ici.
En ce qui concerne Dozulé, j'ai demandé à un ami qui surfe sur Internet de me glaner les informations qu'il pourrait trouver, et 24 heures plus tard j'avais toutes les informations nécessaires . Quelques jours plus tard, cet ami me signalait un article de Xavier Ternisien dans la livraison du dimanche-lundi 5-6 mars 2000 du journal Le Monde, consacré à ces "Croix de Dozulé" et un article d'Acacio Pereira consacré à l'une de ces croix "qui divise un village du Var". Par contre, à l'exposé de Monsieur Claveau, je n'y comprenais rien. Il était questions de gens pervers, et retors, crétins à ce point qu'un enfant déjouerait leurs bêtises, et néanmoins extrêmement puissants, riches, et dangereux, et représentant une menace si sérieuse qu'il fallait se mobiliser sans tarder (devant, et sous la direction d'Éric…).
Et ce fut l'apothéose… Je vais essayer de résumer, en substance, la "démonstration" :
Donc, au départ, il y a la secte des "Amis de la Croix glorieuse de Dozulé". Cette association (loi de 1901) est citée comme secte dans le rapport parlementaire, dit Rapport Vivien. (Monsieur Éric Claveau, enquêteur téméraire qui affronte le dragon, omet néanmoins de dire que ces "Amis de la Croix glorieuse de Dozulé" sont bien répertoriés dans le Rapport Vivien, mais dans la catégorie des sectes inoffensives). Proche de cette secte, l'association "Ressource". Proche encore, une autre association dont j'ai oublié le nom. Proche encore, le mage Raël, qui est venu dire que ce n'était pas le Christ qui était venu ou allait venir grâce à ces croix, mais les extra-terrestres. Et… tenez vous bien, …des proches du mage Raël, ou des Raëliens, ont publié une affiche, il y a quelques années, où l'on pouvait voir une étoile de David et une croix gammée entrelacées. Et Raël, ou les Raëliens ont été impliqués dans des viols d'enfants…
Murmures d'horreur dans la salle.
La boucle est bouclée.
Et voilà pourquoi, en plus du risque de percuter le camion d'un chauffeur inattentif parce qu'il regarde la croix, en conduisant vos enfants à l'école, vos voisins, les Chelly, sont dangereux, et vos enfants risquent de se faire violer !
Et voila pourquoi vous allez venir porter plainte à la Gendarmerie demain matin, où je [Éric] serais là pour vous encourager à partir de 8 heures 30.
Et voila pourquoi les brillants et courageux (héroïques ?) avocats de DMS s'occuperont de tout, dès lors que vous aurez porté plainte contre vos voisins…
Je jure que je n'exagère rien. C'est bien la "démonstration" que j'ai entendue le vendredi 11 février 2000, vers 21 heures 30 dans la salle des fêtes de Nancray sur Rimarde. Et j'ai vu une femme manifestement bouleversée à l'idée des sévices indicibles dont étaient menacés les enfants de Nancray !
J'ai dit plus haut combien j'étais mal à l'aise. J'agitais, ou plutôt j'étais agité, de toutes sortes d'idées incontrôlables qui bouillonnaient dans ma tête. Je fus pris d'un sévère mal de crâne. Je m'étais intéressé à cette affaire de croix, au départ parce que j'avais cru qu'il s'agissait d'une croix dans un lieu public, qui prétendait donc engager la communauté. J'avais découvert qu'il n'en était rien. J'avais trouvé les époux Chelly sympathiques, et sectaires leurs adversaires, mais en me rendant à Nancray, je continuais à penser que l'initiative des Chelly était critiquable. Cette manière d'affirmer ostensiblement une foi qui m'était étrangère continuait à me choquer. M'agacer serait plus exact. N'était-ce pas affirmer qu'on était en relation avec des forces supérieures ?… qu'on était différents des autres… Et j'espérais encore discuter d'une manière de s'y opposer plus raisonnable que celle qui avait été adoptée par les anti-croix. C'était impossible. Totalement impossible.
Soudain, souvenir d'enfance, je pensais que la messe était, se donnait pour, le renouvellement sacramentel du sacrifice du Christ. Et j'avais l'impression d'assister à Nancray, à une messe noire : le renouvellement de la mise à mort du Christ. Éric Claveau et les quatre orateurs étaient le Grand Sanhédrin, et demandaient aux Romains, les gendarmes, la mise à mort des blasphémateurs de la religion laïque… Une autre idée me traversa l'esprit : Au cours de la réunion chez Monsieur Nez, un participant m'avait demandé - "Mais vous n'avez pas vu à la télé…?" et lorsque j'avais déclaré que je n'avais pas la télé, plusieurs personnes m'avaient regardé avec des yeux ronds, partagées entre l'incrédulité et la commisération. Et je pensais soudain que si le monde futur devait être partagé entre des "visionnaires" allumés qui mettent des croix dans leur jardin, et des "télé-visionnaires" abrutis qui gobent tout ce qu'on leur montre, je préférais encore les "visionnaires" aux "télé-visionnaires". C'est plus poétique.
C'était une idée nouvelle pour moi. Mais à cet instant mon sévère mal de tête disparu soudain pour faire place à une grande sérénité, et même à cette sorte de jouissance spirituelle que l'on ressent quand on vient de résoudre un problème de mathématique ardu.
J'étais travaillé par l'idée que je devais absolument intervenir pour ne pas laisser s'accomplir sous mes yeux l'inacceptable sans réagir, puisque je n'avais pas eu la sagesse de quitter la salle comme la jeune femme au début. En même temps je sentais que cette intervention était inutile, et impossible.… Je résolus soudain de n'en rien faire, et je me fis le serment, si il arrivait quelque chose aux époux Chelly, ou si ils étaient contraints de retirer leur croix, d'ériger une croix semblable dans mon propre jardin !
Je ne prétends pas justifier ce serment. Dans une large mesure, je ne le comprends pas. Mais je raconte ce qui m'est arrivé, ce qui s'est passé, au cours de la réunion de Nancray.
Sur la route du retour je m'interrogeais et je ne comprenais pas ce qui s'était passé, mais je me souvenais avec nostalgie de l'état de jubilation dans lequel j'étais au moment où j'ai fait ce serment. Et je m'en souviens comme d'un rêve dont je ne retrouve que des bribes, comme si une foule de pensées contradictoires s'étaient soudain organisées dans mon cerveau sans que j'en ai complètement conscience, et que je doive maintenant en retrouver les traces et les linéaments.
Cela dit, sur la route du retour, je craignais de faire part de mon serment à ma femme, de peur qu'elle n'appelle le médecin pour me prescrire un calmant !
Il faut préciser que, lorsque je dis : "si il arrivait quelque chose aux époux Chelly", je n'ai pas pour eux de craintes réelles, bien que la réunion fût inquiétante et les propos menaçants. Monsieur Claveau a d'ailleurs dit : "S' il n'en tenait qu'à moi, et s' il n'en tenait qu'à vous, nous savons bien quelle serait la solution", et devant moi, quelqu'un a précisé : "Une bonne chaîne et un tracteur, et tu vas voir sa croix". Mais je pense qu'il s'agit là de hâblerie. Il y avait dans tout cela une atmosphère bizarre, de simulacre. C'est pourquoi j'avais pensé à une "messe" noire .
Mais revenons à la réunion. Je ne me souviens plus très bien de ce qu'a dit Monsieur Nez. Donc rien d'important ni de décisif. Quant à l'adjoint au maire, Alain Guinois, il s'est borné à rappeler que la mairie avait peu de pouvoir, qu'il avait fait ce qu'il avait pu pour pousser le maire. Il a évoqué l'arrêté municipal et espéré que les gendarmes dressent des procès verbaux…
Mais l'intervention du conseiller régional François Bordry qui présidait la réunion, allait constituer pour moi un nouveau coup de théâtre.
Il se présentait lui même comme croyant, catholique pratiquant…
"Oh ! Je ne prétends pas être un saint"…, précisait-il immédiatement, comme pour s'excuser vis-à-vis d'une salle qui pourrait n'avoir pas de sympathie pour un moraliste trop rigoureux…
Mais pour bien comprendre la situation, il faut revenir en arrière. Tout au long de son exposé, Éric Claveau avait évoqué tel ou tel prêtre qui aurait refusé de bénir la croix. Il avait invoqué l'autorité de l'évêque, qui aurait désapprouvé l'érection de cette croix. Il avait répété qu'il n'avait rien contre les chrétiens qui vont à la messe, ni contre les croix qui sont dans les églises, et l'Église condamnait "Dozulé". Mais cette attitude me paraissait purement tactique. Cet agitateur professionnel jugeait opportun d'isoler les Chelly, de désarmer une opposition éventuelle à sa flibuste, et donc d'accréditer l'idée que l'Église officielle elle-même rejetait les moutons noirs "sectaires" qu'étaient les Chelly. J'avais plus ou moins pensé que la caution de l'Église qu'il n'avait cessé d'invoquer résultait de citations abusives et sollicitées, détournées de leur contexte. Toutes les citations d'extrêmes réticences de l'Église face aux "apparitions" et au "message de Dozulé" en particulier, ne signifiaient rien, puisque l'histoire montre que l'Église a toujours fait preuve de telles réticences (prudence, dit-elle) envers les manifestations mystiques, y compris à l'égard de manifestations qu'elle a, poussée par la ferveur populaire, reconnues et promues par la suite. L'Église n'a-t-elle pas condamné Jeanne d'Arc avant d'en faire une "Sainte".
Il n'en était rien. Cette réunion, qui m'était apparue comme d'abord et évidemment anti-chrétienne, n'était pas désapprouvée par l'Église officielle ! et l'intervention du conseiller régional catholique pratiquant François Bordry en était la preuve !
Là aussi, beaucoup de paradoxes se mettaient à exploser dans mon cerveau.
Et que faisaient les prétendus "libres penseurs", rationalistes, sceptiques, anticléricaux, dans cette galère ? Il devait bien s'en trouver quelques uns dans l'assistance ? Et même une majorité ! Ils avaient ri de bon cœur aux plaisanteries un peu lourdes d'Éric Claveau sur les "apparitions de Dozulé". Mais pas de plaisanteries à l'égard des apparitions de Lourdes, par exemple !
L'Église officielle approuvait que l'on interdise l'érection d'une croix dans un jardin privé, parce que cette croix pouvait être rattachée (par une rationalisation idéologique) aux activités d'une "secte". Cette attitude était pour le moins surprenante, et démontrait que l'Église, en la circonstance, n'avait pas foi en la capacité du symbole qu'elle prétend revendiquer, de dépasser, de subsumer, les petitesses humaines… Mais la foi de l'Église officielle n'est pas mon problème.
Le problème, c'est que l'assaut mené contre la liberté d'expression et le droit d'afficher chez soi ses propres convictions, en quoi me semblait se résumer la flibuste anti-secte et anti-croix, en dépit de la mobilisation qu'elle suscitait, me semblait jusqu'ici voué à l'échec pour un ensemble de raisons que j'exposerai tout à l'heure. Mais si l'Église participait à la flibuste des anti-sectes, probablement dans le souci de contrôler une religiosité qui tendait à lui échapper, alors l'opération pouvait réussir, et c'est cela qui devenait grave.
Les rodomontades d'Éric Claveau prenaient une toute autre signification. De même que DMS avait créé un événement à partir de rien, il suffisait maintenant d'un relais médiatique pour mettre en scène une situation intolérable, un risque de trouble à l'ordre public, que DMS saurait très bien organiser. Une intervention législative, à la faveur de laquelle l'État viendrait renforcer son pouvoir de contrôle dans un domaine où il n'avait rien à faire, et sous prétexte d'apaiser des passions qu'on avait fabriquées, et le tour était joué.
Une loi interdisant l'expression ostensible de croyances particulières, jusque dans son propre jardin passerait comme une lettre à la poste, si l'Église officielle n'y faisait pas obstacle. Et le reniement de la croix par l'Église servirait à renforcer l'État ! Et le reniement de la liberté d'expression, et l'abandon de la simple honnêteté par tout le monde concourrait au même résultat.
Paradoxalement Monsieur Bordry, juste après avoir déclaré qu'il n'était pas un saint, comme pour reconquérir la bienveillance de la salle après qu'il eut déclaré qu'il était catholique pratiquant, mit en garde contre le risque liberticide (le mot a été employé) que pouvait comporter une réglementation. Mais comme il avait assisté sans broncher à la mise à mort symbolique des Chelly, et comme il se ralliait à la stratégie définie par son voisin, cela ressemblait à une dénégation préventive et rhétorique de ce qu'il était en train de faire précisément. Il précisa bien qu'il n'était nullement question d'interdire les croix, raisonnables et discrètes, mais uniquement les activités "sectaires" dont ces "croix de Dozulé" étaient la manifestation. Un chrétien devait faire preuve d'humilité, et ne pas choquer ses voisins.
C'était du pur "jésuitisme" comme se le représentent les ennemis des Jésuites.
Mais cela donnait une portée toute nouvelle aux invocations par Éric Claveau de l'autorité des prêtres, des évêques, et de l'Église officielle, et à ses appels répétés à l'intervention des gendarmes. L'alliance effective du sabre et du goupillon, c'est là qu'elle se trouvait, au moins en gestation…
Et, dernière surprise, Monsieur Bordry terminait son intervention en faisant un rapprochement entre l'initiative des Chelly, les croix "sauvages", et ceux qui, par antisémitisme, et pour dénier "que les Juifs aient été exterminés", avaient tenté d'ériger des croix du même genre autour d'Auschwitz !
L'allusion était pour le moins perfide. Et visait vraisemblablement à mettre dans le même sac, pour mieux les noyer ensemble, des chats bien différents. Mais cette nouvelle accusation, lancée in fine, contre les Chelly, m'a paru indécente, obscène. Et cet acharnement contre des croix, d'un homme politique qui avait pris bien soin de se présenter comme un catholique pratiquant, avait quelque chose de monstrueux, de contre nature, comme son alliance tactique avec un Éric Claveau.
Il y avait dans tout cela quelque chose de révoltant. De révoltant à titre humain.
Tant de duplicité m'accablait, et m'accablait plus encore parce que Monsieur Bordry avait l'air d'un brave homme, soucieux de préserver "les libertés", sans avoir l'air de se rendre compte de ce qu'il faisait et du sens de ce qu'il disait ! Et l'accusation d'antisémitisme m'apparaissait soudain comme le type même de l'accusation émissariale, l'accusation qui détruit, l'accusation qui fait de vous un coupable du seul fait d'en être accusé. Et je devinais la campagne médiatique qui pourrait se déchaîner dès lors que ce nouveau wagon serait accroché au train de la lutte anti-croix.
J'eus envie d'intervenir. Un violent mal de tête se manifesta à nouveau et toutes sortes d'idées contradictoires ou paradoxales me venaient à l'esprit sans que je puisse en fixer aucune. J'étais totalement incapable de prendre la parole. Mais le mal de crâne, qui montait rapidement avec une force angoissante, disparut soudain. Et j'entendis distinctement : "hoc signo vinces !". Et je ressentis calme et apaisement, mais troublé d'agacements persistants, comme pour me dire que la satisfaction intense que j'avais ressentie précédemment était un idéal difficilement accessible et auquel je pouvais aspirer, mais que mes tribulations n'étaient pas terminées.
La réunion touchait à sa fin. La salle, semblait-il, adhérait massivement aux "idées" qui avaient été développées à la tribune. La réunion s'était terminée par l'appel d'Éric Claveau à venir massivement porter plainte contre les Chelly. On se levait, et je me levais, quand un voisin, qui m'avait entendu au début de la réunion prier de rester la jeune femme qui était intervenue, et qui m'avait entendu bougonner une ou deux fois des remarques consternées, mais correctes, clama :
- " Il y a un Monsieur qui n'est pas d'accord, il veut dire quelque chose".
Je levais la main en hochant la tête en signe de dénégation, et me bornais à dire à mes voisins immédiats : - "Je suis abasourdi. Je ne comprends pas très bien ce qu'on reproche aux Chelly. Le remède [proposé] me semble pire que le mal [supposé]". A quoi on me répondait agressivement : - "Vous ne comprenez pas ? Vous avez des enfants ?"
Je pensais que, décidément, les enfants servent à tout. J'ai deux filles, et si j'ai parfois des inquiétudes pour elles, ce n'est pas précisément du fait des agissements des Chelly, ni des ondes maléfiques émises par la croix. Je ne répliquais cependant pas. A quoi bon.
Je sortais.
En quittant la salle, j'entendis une femme, qui ne me voyait pas, dire à ses amis - "Ils sont quand même courageux d'être venus comme ça, à deux tout seuls". Cette remarque me fit plaisir, mais je remarquais que cela impliquait que, dans son esprit, la présence de la jeune femme, au début, et la mienne, avaient été préméditées, et que nous nous connaissions. Ce qui était entièrement faux.
Enfin, je prenais la route du retour, en agitant toutes sortes de pensées, avec l'idée qu'il me faudrait beaucoup de temps pour les mettre en ordre, mais avec la certitude que je venais d'assister à quelque chose d'important, d'instructif, de significatif et de révélateur.
Révélateur de quoi ?
Le désarroi de mes propres pensées ne me permettait pas de répondre dans l'instant. Mais l'acharnement de l'Église officielle, ou d'une partie au moins de l'Église officielle, contre cette croix, d'une part, contre des croix semblables qu'elle ne contrôlait pas, d'autre part, constituait une "révélation" qui, une fois de plus changeait tout.
Je pensais pourtant que ce serait bien le diable s'il se trouvaient 2 ou 3 personnes pour passer effectivement à l'acte, et pour aller porter plainte à la Gendarmerie, comme cela leur avait été demandé . Je ne ressentais ni haine, ni hostilité contre le public. En dehors de quelques agités du bocal, la masse me semblait simplement complètement éberluée et manipulée. Heureuse de se retrouver, hors du train train et des soucis quotidiens, heureuse de participer à un événement qui devenait réel puisqu'on en parlait à la télé. Heureuse d'exister, tout simplement, ou heureuse de l'illusion d'exister.
Mais la facilité avec laquelle ce public se laissait manipuler constituait pour moi la pire des révélations. Elle anéantissait mes espoirs de jeunesse, à Socialisme ou Barbarie, de voir la masse s'émanciper et prendre en main ses propres intérêts en s'organisant contre les politiciens et les bureaucrates manipulateurs. Par contre, toutes les analyses de cette même jeunesse, à Socialisme ou Barbarie, sur la malfaisance et la perversité de ces bureaucrates manipulateurs, se trouvaient entièrement confirmées, vérifiées, illustrées, jusque dans le moindre détail.
Une autre idée s'imposait à moi sur le chemin du retour.
Tout au début de cette affaire, l'évocation d'une croix monumentale avait suscité en moi la crainte d'une manifestation d'impérialisme et de fanatisme religieux qui contredisait tout ce qu'il me semblait percevoir du devenir du christianisme actuel. Je craignais l'impérialisme de la croix…, et je venais de découvrir un "christianisme" anti-croix (?!) plus inquiétant encore… Je craignais la foi. Pire encore, je découvrais la "mauvaise foi"… et l'alliance dans la mauvaise foi de religieux et d'anti-religieux !
La repentance de cette même Église, dont je venais de voir une facette inquisitoriale se révéler à moi au cours de la réunion…, La repentance dont on parlait beaucoup depuis quelques années, sans que j'y porte grande attention, prenait soudain une saveur inattendue. S'agissait-il bien de repentance ? …ou de la reprise et de l'aval d'accusations lancées, en méconnaissance du contexte, contre les générations antérieures de l'Église, qui faisaient, à tout prendre, preuves de plus de rigueur, de constance et de dignité.
S'agissait-il de repentance vraie ? et méritoire ? rassurante pour l'avenir, ou d'une simple soumission aux exigences d'un judaïsme devenu sûr de lui-même et dominateur ?
L'Église confessait-elle ses péchés, ou nolens volens, se ralliait-elle hypocritement aux accusations lancées par les puissants du jour ?
Bien d'autres idées me traversaient la tête. L'Église catholique a d'abord été une secte protojudaïque qui a finalement conquis de l'intérieur l'empire romain. Elle s'inscrit à la fois dans une filiation et dans une rupture avec le judaïsme. Elle tient du judaïsme une tendance et une logique dominatrice et totalitaire, en même temps qu'elle est porteuse, en opposition avec le judaïsme, d'un message universaliste, en rupture avec le judéocentrisme mono-ethnique.
La doctrine de l'Église, et le rapport des forces plus ou moins occultes à l'intérieur, oscillent entre ces deux tendances qui l'habitent essentiellement. La théologie traditionnelle, celle des "Pères de l'Église" constitue donc un ancrage, un môle de résistance et un rempart face aux prétentions judaïques. Dès l'instant où l'Église abandonne ses positions traditionnelles, de rempart spirituel contre les empiétements judaïques, elle se transforme, du même mouvement, en cheval de Troie du judaïsme.
La "repentance" de l'Église, dès lors qu'elle omet ses "péchés" à l'égard du paganisme comme à l'égard de l'athéisme , pour ne se concentrer que sur ses "péchés" à l'égard du judaïsme, qui, lui, ne se reconnaît aucun "péché", aboutit à laisser au judaïsme la voie libre. La liberté d'expression et l'attitude rationnelle, sceptique, scientifique, n'y gagne rien. Au contraire même, puisque l'impérialisme judaïque devient de ce fait même hégémonique.
Autre pensée fulgurante qui me traversa l'esprit : A l'époque [supposée] du "sacrifice" [supposé] du Christ sur le mont Golgotha, l'orthodoxie judaïque régnait en Palestine, occupée par les Romains, au point d'obtenir de la puissance romaine l'exécution d'un Juif, successivement accusé, sans preuves, d'être un agitateur politique contre la souveraineté romaine, puis, devant l'échec de cette accusation, d'être un blasphémateur du judaïsme. Le judaïsme officiel, pour vaincre les réticences du procurateur de Judée, Ponce Pilate, disposait de moyens de pression à Rome même et dans tout l'empire romain, du fait d'une diaspora active. Et l'empire romain représentait l'ensemble du monde connu.
Cette situation n'est pas sans analogie avec la situation mondiale qui prévaut à 2000 ans de distance. Mutatis mutandis l'empire américain domine le monde, et le judaïsme qui domine en Palestine aujourd'hui grâce à l'impérialisme américain, n'est pas sans influence à Washington, et dans l'ensemble du monde, du fait d'une diaspora très active, qui, à l'échelle de la planète, et non plus seulement en Palestine, persécute les "blasphémateurs" sous l'accusation dirimante d'antisémitisme. L'essence de la réaction chrétienne et du message évangélique n'a-t-il pas consisté à dire, dans la Palestine, puis le monde romain du premier siècle : "Celui que NOUS venons de crucifier est innocent". Le christianisme est allé un peu plus loin, en déclarant : "Non seulement il est innocent, mais il est le fils de Dieu. Il est Dieu !".
Mais la situation mondiale qui prévaut actuellement n'est pas sans analogie avec celle qui prévalait en Palestine à l'époque du Christ, peut-être simplement parce que la logique émissariale, qui cherche a reconstituer le lien social dans la participation collective à la mise à mort du "blasphémateur", de celui qui est différent, de celui qui n'adhère pas aux valeurs de la collectivité, est un ressort puissant de l'histoire humaine. Ce "molochisme" dévorant qui demeure jusqu'ici la logique cachée "depuis la fondation du monde" qui habite la gemeinewesen, l'être ensemble, l'être collectif, des groupes humains. Ce "molochisme" à l'œuvre chaque fois que l'on désigne un ennemi dont l'extermination rétablira "la paix", qu'il s'agisse des nouveaux Hitler : Saddam Hussein, Milosevitch, Haider, ou des nouveaux Allemands : les Arabes, les Serbes, et qui sais-je encore.
N'est-ce pas la situation elle même qui provoque perpétuellement une réincarnation christique, et qui appelle de toutes ses forces, ou de toute son impuissance, LA réaction chrétienne : "Il est innocent !"… qui est le préalable nécessaire à une analyse réaliste et objective de la situation.
Mais la nécessité où je me trouve aujourd'hui d'écrire des phrases cohérentes pour rendre compte des idées qui me traversaient la tête sur le chemin du retour de Nancray me conduit à rationaliser dans une certaine mesure des idées qui se présentaient en fait toutes ensembles, avec leurs contraires, leurs objections, leurs paradoxes, et que j'explore moi-même avec curiosité.
En passant devant la gendarmerie de Beaune-la-Rolande, j'étais ramené à des pensées plus immédiates et plus concrètes : Combien de personnes viendraient, demain à 8 heures 30, accompagner Éric Claveau, pour porter plainte contre les Chelly ?
Sous le coup de l'indignation à l'encontre de ce à quoi j'avais assisté, je pensais encore qu'il y en aurait fort peu, et toute l'affaire me semblait devoir capoter lamentablement, en dépit de l'enthousiasme des inquisiteurs laïques. Quant à la violation par les Chelly de l'arrêté municipal, et la perspective d'une cascade d'amendes, cela me paraissait une rodomontade pour donner du cœur au futurs plaignants. Un autre détail m'intriguait. Éric Claveau avait soutenu que la croix électrifiée se trouvait à moins de dix mètres d'un poteau EDF, que cela contrevenait à un règlement de sécurité, et que cela suffirait à obtenir la destruction de la croix. Tout était faux. Là encore cela m'apparaissait comme une manipulation pour donner du courage aux futurs plaignants et de l'espoir aux militants anti-sectes et anti-croix.
Mais en fait, même l'arrêté municipal arraché par Claveau et les manifestants au maire de Nancray, et dont Claveau était si fier, se contentait de : "demander" aux Chelly l'extinction de la croix la nuit !
Pour la bonne et simple raison qu'il n'existait aucune base légale ou réglementaire qui aurait permis d'exiger, d'ordonner, cette extinction. Par conséquent, et contrairement aux affirmations réitérées du président de DMS, cet arrêté ne constituait pas une base suffisante pour permettre aux gendarmes de dresser un procès verbal d'infraction(*) . Au surplus, Éric Claveau avait bien insisté à plusieurs reprises sur le fait que DMS et ses brillants avocats prendraient tous les frais, et la suite, à leur charge.
Indépendamment du caractère peu banal de ce recrutement de "clients" pour des avocats, les plaignants s'exposaient quand même à des indemnités pour "dommages", ou pour dénonciation calomnieuse, ou procédure abusive, ou à des demandes reconventionnelles, selon la manière dont leurs plaintes seraient rédigées. Monsieur Éric Claveau s'était bien gardé de le dire, mais peut-être les gendarmes avertiraient-ils les "victimes" de la croix, et cela refroidirait-il les énergies.
Erreur totale de ma part, puisque ce sont au moins cinquante personnes qui ont porté plainte, parmi lesquelles je me demande combien se sont effectivement assurées que DMS couvrirait bien tous les frais et paierait bien toutes les amendes ou dommages que ces plaintes de moutons de Panurge pouvaient leur valoir.
Mais nous n'en étions pas là.
Au moment où je passais dans la nuit du 11 février devant la gendarmerie, je ne doutais pas que, s'il se trouvait simplement cinq ou six personnes pour venir porter plainte le lendemain matin, la mayonnaise imaginée par Éric Claveau et DMS pouvait prendre, si personne ne défendait la croix… Il ne manquerait pas ensuite de bonnes volontés pour apporter toute l'huile qu'il faudrait pour que la mayonnaise remplisse le saladier et même déborde de tous les cotés.
A la suite de quoi l'État interviendrait. Prétendument pour calmer le jeux et apaiser les passions, il restreindrait un peu plus la liberté d'expression, la liberté de ne pas être comme les autres, la liberté d'avoir des idées qui ne plaisent pas aux voisins. Inévitablement l'État deviendrait le dénominateur commun…, et le dénominateur commun deviendrait l'État totalitaire.
Mais plus la société sur laquelle s'exerce la juridiction de cet État est multiculturelle, plus le dénominateur commun est restreint entre les membres de la société. Le Plus Grand Commun Dénominateur (PGCD, quand on apprenait quelque chose à l'école) doit peser d'autant plus lourdement sur chacun des membres de la société…, qu'il est moins grand…! Plus le totalitarisme se doit d'être pesant et systématique sur chacun, pour maintenir l'ordre public.
Alea jacta est !
Cette croix devait être défendue, à tout prix, non pas pour ce qu'elle pouvait représenter pour les uns ou pour les autres, mais pour ce qu'elle était pour les Chelly : l'expression de leur liberté, l'expression de leur individualité.
La liberté commence où commence celle des autres !
Et peu importait qui étaient, ou que pensaient, ou que croyaient les Chelly…!
Seule importait la menace totalitaire que faisaient planer sur les libertés individuelles la manipulation en cours et la coalition monstrueuse des anti-croix.
Mais j'étais bien embêté !
Le moyen de faire comprendre à ma femme. Je l'avais quittée en lui disant que j'allais à une réunion contre la croix de Nancray. Et…!… J'étais devenu un défenseur acharné de cette croix, et j'envisageais même, si cela s'avérait nécessaire, d'en construire une dans notre jardin !
Comment expliquer la même chose à mes amis, et à mes ennemis, dans l'Union des athées ?
Comment expliquer la même chose à mes compagnons les plus proches déjà attelés au rocher de Sisyphe et vieillis sous le harnais ?
J'avais besoin de me détendre…
Au lieu de rentrer chez moi, je poussais vers Pithiviers. En passant à Boynes, je saluais au passage la maison de Louis Veuillot. Je pensais à Maurice(*), et à la phrase de Bordiga : "Le marxisme ne connaît ni "immortels" ni morts. Avec ceux que l'art oratoire vulgaire désigne ainsi, la vie dialogue."
Soudain, ma voiture, une polo Volkswagen rouge dont la clef de contact porte inexplicablement les initiales AH, devenait spacieuse. A ma droite était assis Laborde, alias Jean-François Lyotard. Derrière lui était assis Guy Debord, avec qui, en tournant la tête, je pouvais échanger des sourires énigmatiques. Derrière moi, qui renaudait parce qu'il n'était pas sûr de bien comprendre ce qui était en train de se passer et craignait que nous n'eussions constitué une "tendance", ou même une "fraction", sans l'avoir mis dans la confidence, se tenait Barjot, alias Delvaux, alias Chaulieu, alias Cardan alias Castoriadis. Je discutais surtout avec Lyotard. Je l'avais rencontré une ultime fois au salon du livre, peu de temps avant sa mort physique, mais nous n'avions échangé que quelques mots…
J'avais appris, grâce au remarquable exposé d'Élisabeth de Fontenay, lors du colloque qui lui fut consacré sous les auspices du Collège international de philosophie, qu'il avait, ces derniers temps, particulièrement étudié Saint Augustin et les Pères de l'Église en rapport avec la réponse goy à la fausse question juive, et je souhaitais beaucoup partager, et profiter, de ses réflexions .
Debord souriait, ironique et amusé à entendre nos discussions "théologiques", mais il n'en perdait pas un mot. A l'exposé de ce que j'avais cru comprendre à travers les "explications" d'Éric Claveau, du projet des Amis de la Croix glorieuse de Dozulé, il se borna à ponctuer : "C'est un projet qui présente l'avantage d'avoir peu de chance de se réaliser".
- "Au point que, si il se réalisait finalement, on pourrait vraiment parler de Miracle."
- "Et d'un miracle qui prouverait aux chrétiens, qui n'y croient pas vraiment, que Dieu existe et qu'il fait encore des miracles"
- "Et qui prouverait aux athées, surtout si c'est eux qui relancent le schmilblick, qu'ils peuvent aussi faire des miracles, tout en restant athées !"
- "Je ne suis pas sûr qu'ils apprécient. Il faudra tourner ça autrement !"
- "En tout cas, une croix qui ne serait que le symbole d'un homme mis à mort par l'État, à la demande d'une religion dominante, ne devrait pas déplaire aux athèes."
- "Et cette croix symboliserait tout autant le sacrifice du Christ, mis a mort par les Romains sur demande du judaïsme, représenté par le Grand Sanhédrin, que le supplice du Chevalier de La Barre, mis à mort par le bourreau du Roi sur demande de l'Inquisition."
- "Elle symboliserait aussi tous les Juifs injustement mis à mort."
- "Et les révisionnistes, persécutés par les juifs"
- "Ce serait donc une croix vraiment œcuménique, dans laquelle personne ne se renierait, contrairement à l'œcuménisme marécageux qui domine actuellement"
- "Ad augusta per angusta"
- "Pour tous les chrétiens, ce serait un retour aux sources christiques authentiques, et les catho traditionalistes les plus sourcilleux pourraient adhérer sans se renier"
[…] Et nous continuions ainsi.
Cette conversation à bâtons rompus me faisait du bien…
Mais quand j'évoquais mon indignation viscérale après ce que j'avais vu à Nancray, Lyotard rétorqua simplement : "Ben, t'as vu l'humanité, il n'y a pas de quoi en faire un plat !". Quant à l'éventualité d'ériger une croix dans mon propre jardin… Debord éclata de rire - "Tu sais ce qu'il est arrivé à Don Quichotte contre les moulins à vents", mais son rire ironique était "amusé", pas hostile.
- "Il faut une longue cuiller pour souper avec le diable, mais une cuillère plus longue encore pour déjeuner avec l'Église", et pour préciser sa pensée : "Ce ne serait jouable que si tu trouvais un truc pour rendre cette croix irrécupérable. Mais les choses étant ce qu'elles sont…"
- "Dans cette éventualité, la situation n'appellerait-elle pas à la constitution d'une nouvelle internationale ?".
Je garde la suite pour moi, tant qu'elle ne se sera pas matérialisée, ce qui ne saurait tarder. Debord, Lyotard et Barjot, nécessairement, feront de même.
Mes hôtes me quittaient près de Dadonville, chacun dans leur direction, chacun avec leurs tâches respectives.
En partant, Debord me lançait : "Tu feras toujours preuve de trop peu de rigueur dans ton activité pour être considéré comme un révolutionnaire, et tu devras souffrir la présence prolongée et les discours d'imbéciles, et même de pro-?????-??????…"
- "Mais s'il n'existait pas celui-là , il faudrait l'inventer !"
Nous étions bien d'accord :
IN GIRUM IMUS NOCTE ET CONSUMIMUR IGNI
Ma Volkswagen polo retrouvait ses dimensions plus normales, et je rentrais chez moi.
Mon épouse était endormie, et je me gardais de l'éveiller.
A chaque jour suffit sa peine… Demain est un autre jour.
Don Quichotte de la Manche
Romainville. Le 22 mars 2000
L'an prochain à Aelia Capitolina


P.S. : Bien sûr, chacune des "révélations" que j'évoque dans ce texte nécessite, comme tout dans la vie, enquêtes, vérifications, réflexions et dialogues.
Le présent récit se termine le 11 février vers minuit. Depuis, et bien que d'autres occupations et préoccupations impérieuses aient requis mon attention et mon temps, toutes sortes d'informations nouvelles ont continué à me parvenir, qui ont alimenté de nouvelles réflexions.
Mais, comme chaque fois que l'on croit découvrir l'Amérique, on ne découvre que soi-même, et c'est dans le chemin parcouru, et non dans le but, que réside l'enseignement.
J'ai donc finalement découvert que ce que j'avais découvert, d'autres l'avaient découvert avant moi, et en particulier la logique "diabolisante" et "inquisitoriale" des justiciers anti-sectes. Il existe même une littérature abondante, de qualité variable, qui permet de faire l'historique et d'analyser les origines et les causes. Je pense même pouvoir dire qu'un vaste mouvement libérateur de résistance, dont j'ignorais tout, est en cours de constitution. Le livre de Joël Labruyère, L'État inquisiteur : la spiritualité en danger me semble constituer une analyse et une synthèse remarquable, qui comporte un historique des persécutions "anti-sectes" et des associations inquisitoriales sponsorisées par l'État.
Ce livre m'a permis de vérifier, une fois de plus, que l'on peut parfaitement ignorer complètement des persécutions dont sont victimes de très nombreuses personnes, et des groupes entiers, alors même que des multitudes d'échos (déformés) sont passés dans les médiats, que des tracts, des brochures et des livres ont été publiés, que des victimes ont hurlé leur innocence.
Je vérifiais donc, une fois de plus, que, quoi que l'on fasse, on est toujours en retard quelque part sur l'histoire… et c'est rassurant !
Je renvoie donc à ceux qui m'ont précédé…, et je vais maintenant me limiter à l'approfondissement de l'étude du cas de Monsieur Éric Claveau, qui me paraît être un personnage bien intéressant. Il m'a été rapporté une circonstance où il avait prétendu, pour surmonter une objection, avoir lui-même une croix autour du cou ! En d'autres circonstances, il se prétend Musulman ! Il me semble être un agitateur professionnel, et vivre de cela.
Je ne crois pas qu'il soit un agitateur indépendant. Sa pratique du harcèlement dénote une doctrine sous-jacente qu'on pourrait nommer : le créationnisme légalo-judiciaire. Cette doctrine n'est pas sans parentés avec la pratique et les thèses sur l'utilisation de la justice défendues par le père et le fils Klarsfeld.
Je remercie toute personne susceptible de m'aider à mieux cerner la personnalité d'Éric.

D. Q.


 



 

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