La chronique
   

REFLEXIONS SUR

La raison du mythe Hans Blumenberg NRF GALLIMARD 2005 156 pages 17,50 €

Ch. I

L'origine et l'originalité du mythe renverraient à deux valeurs : la terreur et la poésie. Blumenberg y voit une contradiction (p. 15), ce que je ne pense pas : la poésie accompagne tout simplement la terreur et la fait surmonter chez les survivants - c'est même la leçon cathartique des poèmes homériques ou des tragédies grecques.

- L'expression d'une pure passivité induite par un ensorcellement démoniaque coïnciderait avec les excès imaginatifs de l'appropriation anthropomorphique du monde et de l'élévation théomorphique de l'homme. C'est sans doute ce que pensait par exemple Albert Beaughon (avec Auguste Closse) dans le Manifeste de l'Union des Athées, pour qui l'animal humain a " la grosse tête ". Mais il ne s'est pas davantage exprimé sur le sujet.

- Pour les romantiques (allemands) le chaos n'est pas la menace la plus ancienne tapie derrière l'avant-scène bariolée des généalogies divines ; pour eux le chaos est plutôt la chance de la fantaisie (faculté de produire et de modifier des formes), de la poésie absolue, qui disperse moins le chaos qu'elle ne le conserve dans les formes qu'elle fait émerger de lui. Réflexion sur les métamorphoses exprimant un indéniable matérialisme ! Les termes choisis rencontrent ceux de … la science la plus contemporaine, par exemple dans le fameux livre " Engins de création, L'avènement des nanotechnologies " de K. Eric Drexler (p. 28).

- L'histoire des mythes se dessèche avec la prohibition vétéro-testamentaire de prononcer le nom du dieu (décalogue Exode, 20, 7), de prendre le nom de Dieu en vain, qui est à proprement parler la position strictement contraire à toute mythologie et à la légèreté avec laquelle celle-ci use librement de la forme et de l'histoire non fixée du dieu et des dieux.
Blumenberg file une distinction continue et systématique entre les mythes et les dogmes.
Du côté du mythe : la familiarité, la mobilité, un caractère non contraignant et plastique, la légèreté, la disposition au jeu, peu d'aptitudes à désigner des hérétiques ou des apostats.
Du côté du dogme : des relations empesées, la fixité, l'omniprésence de l'obligation, la lourdeur (des discours théologiques), le sérieux guindé, la menace maniaque de retrancher les conduites jugées déviantes.
C'est toute la différence entre la lecture de l'Iliade et de l'Odyssée d'une part, de l'Ancien et du Nouveau Testament de l'autre. La littérature classique des temps " modernes " pourrait être interprétée comme le retour joyeux de la dimension mythique après évacuation du dogme chrétien (Rabelais, Cervantès (*), La Fontaine, Sade, Balzac, Stendhal, Dumas, Flaubert, Hugo, Verne, Tolstoï, Proust, Gide, Joyce, Butor, mais aussi Agatha Christie, Jean Ray et Van Vogt, sans parler de Lovecraft, libèrent). C'est le sens fort et toujours antireligieux de la " Renaissance " : le retour des dieux et des héros dans le jeu pluraliste des destins, qui se substitue à la ronde des liturgies chrétiennes.
Ne participent pas à cette fête malicieuse les fâcheux nocturnes, Chateaubriand (ça signifie steak en Turquie et ailleurs), Dostoïevski ou Huysmans, Bloy ou Saint-Exupéry, Malraux ou Aragon, l'immortel prix Lénine de la paix 1957, auteur de " La Semaine sainte ".

Nietzsche et Burkhardt portaient le même constat : " Les anciens Grecs sans théologie normative : chacun a le droit de broder dessus et peut croire ce qu'il veut ". Les dieux du paganisme ne connaissent pas de gardiens chargés de veiller sur leurs galipettes, leurs excentricités, leur (in)consistance théologique.
Le dieu judéo-chrétien puis islamique aime à se cacher. Et plus il est inconnu, plus le dogme est vigilant (mais que craignent donc ses gardiens proclamés ?), ostentatoire et oppressif.
Le " Dieu " de Pascal le terrifie, le plonge dans les larmes ou l'extase. Alors que Jupiter, on pouvait lui taper sur le ventre. Un des très rares personnages épiques dans la Bible est Caïn. Autrement on n'y joue jamais son destin, on compte. A opposer à l'Olympe qui résonnait du " rire inextinguible " des dieux. La musique occidentale puis mondiale illustre sa propension au tragique plutôt que les mélopées nasillées pendant des siècles par les monothéistes.

- Le mythe selon Blumenberg permet d'en jouer, d'y participer le temps du jeu, d'y " croire " momentanément, sans qu'il devienne une profession de foi. Un mythe ne lance pas d'appel, n'exige pas de renoncements. On peut le jeter après usage. Comme l'amour il " ne connaît pas de loi ". Le juif Freud était bouleversé par le " renoncement aux pulsions " prescrit dans l'Ancien Testament. " Le mythe ne tend pas vers l'absolu, mais plutôt dans la direction opposée aux catégories qui déterminent la religion et la métaphysique " (p. 40).

- " Dieu est mort ". Cette phrase célèbre de Nietzsche (renvoyant à Hegel et à l'oxymore somme toute trivial du dieu crucifié) peut engendrer un léger malaise chez les athées ; comme matérialistes ils ne voient pas pourquoi ils évoqueraient le décès de quelque chose qui n'aurait jamais vécu. L'approche scientifique confirmant après coup l'athéisme se présente comme un dogme transitoire qui s'oppose aux caprices des théologiens.
Blumenberg rappelle que la formule de Nietzsche sort du terrain dogmatique et renvoie au mythe. Pourquoi les athées s'en offusqueraient-ils ? On a bien le droit de jouer et cette espièglerie anti-cléricale est une réponse juste et pacifique à la violence des prêtres.


Ch. II

La survivance de la mythologie antique et celle du christianisme, celle-ci sous la forme de la " sécularisation " protestante ou laïque, sont de nature différente.

- " L'affinité de Nietzsche avec le mythe naît du fait que la norme de la vérité lui est devenue problématique " (p. 55). Et ne voit-on pas le pape dénoncer le " relativisme " au nom de la " vérité " et même de la " raison " ! (sauf que l'approche scientifique est elle-même relativiste et récuse le " scientisme ", de quoi se prendre les pieds dans la soutane) ?
Les poètes mentent. Et les scientifiques aussi. Seuls " disent la vérité " les religieux de tous poils. Nietzsche fait usage de la liberté formelle du mythe et la transfère sur le dieu biblique. " Le mythe d'un dieu peut expliquer ce que sa dogmatique ne saurait admettre : pourquoi en effet les autels à ce dieu se refroidissent, les victimes se refusent à la mise à mort, les preuves de son existence ne fonctionnent plus, les prières ne sont plus entendues par lui et les merveilles relèvent désormais du passé - parce que Dieu est effectivement mort " (p. 56).
La ruse et le déguisement (attributs païens dont le judéo-christianisme avait affublé … le diable !) reprennent du poil de la bête. Kant puis Hegel ont popularisé la " ruse de la raison ", dans la tonalité du premier péché. Et tout le poids du gnosticisme va au delà de la " felix culpa " dans le sens de la remythologisation d'un christianisme décati (p. 60).

Le mythe suprême, initial et terminal (" création " et " jugement " confondus) est alors celui de l' " Eternel retour ", qui pulvérise les deux évidences que sont la vérité et la réalité.
Ce livre court mais explosif nous rappelle
d'abord que la vérité n'est plus " adaequatio rei et mentis " (Aristote), mais " index sui " (Spinoza),
puis que cette réfutation du " réalisme des idées " (Platon) compromet à son tour la réalité qui doit introduire un moment d'autodépossession de l'esprit au profit de la matière (p. 78), nominalisme philosophique qui rencontre la démarche même du gnosticisme sémite.
" … Démocrite a effectivement affirmé qu' " en vérité " il n'y a rien d'autre que des atomes et du vide ; mais si personne n'avait repris une telle idée spéculative pour la relancer, jamais la théorie atomique moderne n'aurait vu le jour " (Kolakowski Horreur métaphysique PAYOT 1989 p. 19).

INTERMEZZO La page 89 sur le refus de l'injonction de " réalité " à lire intégralement :
" A la limite, le discours sur l'intuition de la divinité se dissout en pure ironie. Dans Les caves du Vatican d'André Gide, on assiste, après la cérémonie funèbre pour le croisé Amédée, qui était tombé sur la découverte d'une supposée substitution du pape, à une conversation entre Julius Barglioul et Anthime. Le comte s'ouvre à ce dernier pour lui révéler que le pape en fonction n'est en réalité pas le vrai. A cette confidence, Anthime - jadis un athée atteint de claudication, guéri par la suite de son incroyance en même temps que de sa maladie - redevient en un tour de main un incroyant. Le raisonnement qui le plonge dans un doute insurmontable est celui-ci : qui pourrait désormais encore l'assurer qu'en arrivant au paradis, Amédée Fleurissoire, qu'on vient d'enterrer à l'instant même, ne devrait pas pareillement reconnaître que son Dieu n'est pas le vrai ? La réponse dont dispose le comte face à ce doute s'avère justement absurde en ceci qu'on présuppose en elle la possibilité de l'évidence momentanée, de l'intuition pure sans réserves. La pensée qu'il pourrait y avoir une présence actuelle inauthentique de Dieu est bizarre, argumente à peu près le comte ; l'intuition de Dieu ne laisse aucune marge de liberté pour le doute. De manière caractéristique, cet argument ne fait pas la moindre impression sur Anthime l'incrédule ; la possibilité d'une théophanie n'est pas pensable sous les conditions de son concept de réalité. Retombé dans l'incroyance, il descend de la voiture - et se met à boiter. "
Et le pape actuel (le vrai ?) qui vient de se fendre d'un gros livre pour prouver (encore !) l'existence de Jésus-Christ. Autant demander à ce dernier, faisant d'une pierre (! !) deux coups, d'écrire un ouvrage prouvant l'existence du pape.

Comme Kolakowski Hans Blumenberg évoque deux dialecticiens du crépuscule chrétien, Nicolas de Cues et Angelus Silesius, pour rappeler qu' étant Tout " Dieu est Rien " ; la foi sans objet ; " Dieu n'est vraiment rien et pour autant qu'il est quelque chose, il l'est seulement en moi, puisqu'il m'a choisi pour Lui-Même ".
C'est la fameuse " théologie négative ", que les athées n'ont pas inventée, mais qu'ils regardent avec bienveillance comme ce que des croyants peuvent produire de meilleur …
On peut aussi accompagner Spinoza qui " part de Dieu ", mais pour s'en éloigner (contre ceux pour qui Dieu part de Dieu, éternellement).


Ch. III

En amont ce que Lessing a appelé " la pieuse folie qui s'imagine avoir un Dieu meilleur "
(Nathan le sage) est un phénomène étranger au mythe, qui a laissé derrière lui ces limitations ou bien les conteste de manière immanente (p. 91).
La sinuosité du mythe dissimule le fait que rien n'est expliqué … Zeus ne se trouve pas sur le chemin qui mènerait les Grecs au monothéisme. Est préservé " l'espace de jeu " de la mythologie (pages 95 et 96). Ce qui a pour effet que les dieux du paganisme connaissent l'adunaton (la limite de leur pouvoir, l'impossible).

Deux " miracles ", Zeus et Josué :
" Zeus fait prier Hélios (le Soleil), par Hermès (le dieu messager), de ne pas faire de sortie durant trois jours, pour qu'il en résulte une nuit unique, que Zeus voudrait passer auprès de la femme d'Amphitryon, afin d'engendrer Héraclès. Même le plus puissant des dieux ne peut réaliser cela en un tour de main, mais dépend des autres dieux, dont l'assistance risque ici de jeter le cosmos dans la confusion. Mais Zeus recule devant un skandalon de la même espèce que l'arrêt du soleil au profit du peuple de l'Alliance dans l'Ancien Testament. Lorsque le dieu du Soleil se plaint que l'ordre du tout s'en trouverait altéré, Hermès sait comment procéder : il obtient de Séléné (la Lune) et d'Hypnos (le sommeil) qu'ils octroient aux hommes un sommeil d'une durée correspondante, afin que la longue nuit d'amour de Zeus ne leur apparaisse pas autrement que les nuits habituelles. Au moins pour les hommes, ce sera comme si rien ne s'était produit. Pour le dieu aussi il y a l'adunaton, qu'on trouve dans le texte ; sa puissance limitée et son besoin de complicité créent ici l'histoire, que détruirait aussitôt toute mention d'une toute-puissance " (pages 96 et 97). Les Grecs étaient depuis longtemps vaccinés contre un Dieu comme ceux des trois monothéismes par leur détestation de la toute-puissance prêtée au tyran par excellence, le Basileus (le Grand Roi des Perses).

Le christianisme dit primitif, en fait étalé sur de longs siècles, a du sortir de l'attente directe d'une fin du monde imminente. Il lui fallut expliquer la continuation de l'histoire … comme une intercalation supplémentaire et tout aussi incompréhensible que l'intervalle de temps écoulé entre la Chute et l'arrivée du Messie. L'histoire apparaît une nouvelle fois comme sinuosité de la divinité dans l'exécution de son plan de salut. Le dépérissement de l'eschatologie proche laisse place à l'accroissement de la mythologie. Le concept de toute-puissance, développé grâce à une radicalisation de l'idée de création, devint le principe spéculatif favori de la scolastique théologique, qui cherche à ramener de force les détours et les sinuosités de la sollicitude divine à un système cohérent de sacrements nécessaires au salut (pages 100 et 101).

Selon Blumenberg la figure la plus impressionnante du destin selon la mythologie reste celle d'Ulysse ou du retour final à soi chez soi, d'Homère à Joyce. Les Temps modernes ont trouvé, outre celle de Faust, une autre figure, dont l'insistance démiurgique ne fait désormais plus grande place à ce retour, mais dont la fascination vient plutôt de la colonisation d'un monde étranger et non aménagé : Robinson Crusoé (pages 116 à 118). Ce naufragé, qui depuis des années lit sa Bible et invoque " le Seigneur ", découvre un jour " le vestige humain d'un pied nu parfaitement empreint sur le sable " et il est comme " frappé de la foudre " devant cette trace d'autant plus énigmatique qu' " elle était solitaire, et (que) je ne pus rencontrer aucun autre vestige que celui-là " (**).


Ch. IV

Ce livre petit, mais foisonnant et pétillant de rapprochements, de généalogies et de perspectives se termine sur la question de la liberté, notamment à partir d'Epicure, qui se voyait plutôt favorable à la liberté du mythe contre la nécessité des " physiciens " (les Stoïciens). La poésie requérrait plutôt l'éloignement épicurien des dieux que leur absence. De toutes les façons (païenne, épicurienne, gnostique, matérialiste moderne) s'impose la réconciliation du tragique et de la poésie avec la renaissance du mythe antique de la révolte, Prométhée.

CONCLUSION : Les athées déterminés ne doivent pas seulement dénoncer le mythe comme une fable, un mensonge qui se donne pour la vérité du réel. Mais ils peuvent revendiquer le terrain même des " logoses " (Bachelard) névrotiques qui échappe au moins aux dogmes prétendants à la vérité. Peut-être faudrait-il compléter le texte de référence de l'Union des Athées (" Dieu est un mythe ") par exemple, en précisant qu'il s'agit d'un MYTHE triste et rabougri qui se paie d'un DOGME obèse et traiter du RITE (Pascal conseillait aux incroyants de s'agenouiller ce qui les ferait " croire ", et c'est pas faux !). Un dimanche les gens courent (marathon de Paris), le suivant ils veautent (élection présidentielle), tous communient dans l'observance mutuelle.
Le mythe n'est ni raison ni déraison, mais il y a une raison du mythe - baroque - accessible aux êtres raisonnables. Une contribution du gnosticisme (qui n'est pas le contraire ni l'inverse de l'agnosticisme …) à l'athéisme moderne serait que
- Dieu existe, mais c'est toujours un faux Dieu, un imposteur,
- de même que le Père Noël existe, tant qu'on veut y croire, alors qu'aucun Père Noël, et c'est pas ce qui manque en saison sur les trottoirs, n'est " le vrai ".


Claude Champon et Tribune des Athées 15/04/2007


Sur la mythologie classique on lira " Les dieux antiques " traduction par Mallarmé d'un ouvrage de Cox, avec une intéressante préface du poète athée traducteur.

*) La fin du " Don Quichotte " de Cervantès peut tirer des larmes, non qu'on ait à pleurer un personnage de papier, mais parce que le héros éponyme du roman est amené sous l'amicale pression de ses " amis " à se repentir et à renoncer même à son nom de guerre ou d'aventures (le titre du livre !) pour celui d'Alonso Quijano, surnommé le Bon !. Clin d'œil : Cervantès refuse de préciser la résidence de son héros pour, écrit-il, que sept villages au moins puissent se la disputer comme les sept villes qui s'attribuaient celle d'Homère.

**) Pages 209 à 211 JULLIARD Littérature 1964.
Une réponse au souci de Robinson Crusoé serait l'explication fournie par le (bon ?!) sauvage Moravagine de Blaise Cendrars (1926) : " Merde, dit-il, je viens de marcher sur le visage de Dieu ! et il tapait du pied pour ne pas en emporter une parcelle ".

 

 


 



 

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