La chronique
   

MYTHE DE L'INTERIORITE OU FANTOME DANS LA MACHINE ?

 


Si des psychismes humains développent des " mèmes " différents, (" mèmes ", c'est-à-dire réplicateurs, catégories mentales collectives selon le darwinien Richard Dawkins), alors l'hypothèse du choc des civilisations est probable, ainsi que celle de l'inégale répartition d'idées soi-disant universelles … comme celle du Dieu judéo-chrétien, par exemple. D'où l'importance des thèses émises par Clarisse Herrenschmidt dans son livre " Les trois écritures Langue, nombre, code " Gallimard 2007 et dans son interview à Libération du 31 mai 2007 :

1) Des groupes humains qui écrivent dans des systèmes graphiques différents auraient des théories du langage différentes et s'inscriraient différemment dans le monde (c'était déjà l'hypothèse dite de Whorf-Sapir).

2) Le psychisme humain a tendance à identifier les chose avec le nom qu'elles portent dans la langue, et cette identité, que Clarisse Herrenschmidt appelle le contexte, reste cachée au sujet lui-même.

3) La langue nous échappe le plus souvent, elle est invisible, ce qui la range du côté des puissances invisibles : ancêtres, esprits, dieux et prophètes. Alors que l'écriture la piège et la rend visible en la faisant apparaître sur un support, tablette d'argile, parchemin ou feuille de papier.

L'écriture sumérienne et l'écriture consonantique des langues sémitiques :
L'écriture sumérienne de Mésopotamie (Irak actuel), d'il y a 53 siècles, est faite de logogrammes, elle a un signe pour un mot. Subsiste l'identité de la chose avec le mot. Le logogramme manifesterait le caractère non arbitraire de la langue (c'est le " cratylisme ", à partir du dialogue et du personnage Cratyle de Platon). En Mésopotamie, cela va avec le fait que ce sont les dieux qui nomment les choses, qui sont la source de la langue. Or les dieux ne sont pas arbitraires …
Dans les langues sémitiques qui en proviennent comme l'hébreu ou l'arabe, l'écriture (révélatrice et piégeant la langue) est faite de syllabes dont les voyelles ne sont pas écrites. L'écriture consonantique ne capte pas les voyelles. Celles-ci sont, restent donc ailleurs que dans l'écrit.
Comme si le lecteur reconnaissait que le principe du langage lui échappe, reste extérieur à lui, donc d'origine " divine ".
Dans ces langues règne une trinité : les choses du monde, les choses du langage et le siège de la langue extérieur au sujet, Dieu, qui détient les voyelles, la voix. Car on peut écrire sans voyelles, mais pas parler. Pour parler il faut du souffle (le " ruah " hébraïque déjà repéré par Spinoza).

La renaissance de l'hébreu :
Ce serait la plus stupéfiante actualisation d'une théorie du langage vieille de plusieurs dizaines de siècles. Cette actualisation a été possible parce que l'hébreu est une langue consonantique.
Selon Clarisse Herrenschmidt nous ne pourrions pas faire revivre le latin, parce que la graphie
du latin dit la relation non obligatoire entre les choses et les mots (l'arbitraire du signe, selon de Saussure) contrairement à l'écriture consonantique où il y a un troisième terme (toujours la trinité !) : le siège des voyelles qui " anime " l'ensemble.

C'est parce qu'une langue consonantique n'est jamais complètement captée par l'écriture tracée par les humains qu'elle aurait pu revivre, qu'il y aurait pu y avoir réinterprétation.
Quand vous lisez un texte en écriture consonantique vous l'interprétez : selon la voyelle que vous mettez le mot a un sens ou un autre.

Par contre dans les alphabets dits " complets " hérités des Grecs il n'y a que deux termes : le sujet social et le corps interne de ce sujet social. Pour les Grecs depuis Homère, la langue circule entre les dieux et les hommes, comme l'air. Comme nous parlons sur notre expiration, le langage commun (avec les dieux) a chez nous son point d'application à l'intérieur de notre corps. La parole est perçue comme produite par la machinerie interne de l'homme ; c'est une conception propre aux civilisations à alphabets " complets ". Les voyelles en étant notées acquièrent un caractère à la fois fixe et arbitraire : nous utilisons de multiples manières la voyelle " a " sans jamais nous référer à son origine … bovine ; le souvenir sémantique de la tête de bœuf qu'elle figura est à jamais perdu sauf pour les historiens. En même temps elles font reconnaître le corps de l'animal humain comme système autonome de ventilation.
Les conséquences peuvent être immenses : " expliquer " comment les écritures consonantiques auraient une affinité avec la spiritualité de l'absence (croyance au Dieu caché et terrible) tandis que les alphabets " complets " favoriseraient un type de pensée matérialiste (" l'homme-machine "). Expliquer aussi le dégoût des prêtes catholiques envers les entrailles des femmes et le chant qui peut en sortir. Une seule femme voit dans le catholicisme le fruit de ses entrailles béni … et pendant des siècles les prêtres ont préféré les aigus issus des entrailles de jeunes garçons ou de castrats.

" Un mode d'écrire la langue accompagne un mode de penser " (amplification de l'hypothèse de Whorf-Sapir qui s'en tenaient aux structures grammaticales) :
" Je pense que la théorie de la langue qui va avec l'alphabet hérité des Grecs a en partie à voir avec la philosophie européenne. Cette mise en commun de langue entre les hommes qui se manifeste dans le graphisme permet une utilisation critique de la langue et une mise en commun de la pensée ".
La philosophie occidentale donne la parole au sujet et la philosophie arabe moins. Ces développements sont aussi liés aux statuts différents du religieux et du politique.


SUPPORTS ET MYTHES " POUR LE DIRE " ?

" Le premier support de l'écriture des langues … a été la bulle-enveloppe, une petite calebasse en argile gravée de signes, l'ancêtre de la tablette. Selon un mythe sumérien, cette bulle-enveloppe représenterait une bouche animée du fluide du langage.
Le premier support de l'écriture monétaire est le globule d'argent, une bulle en métal moulé, ancêtre de la pièce de monnaie frappée, utilisée par les Grecs du V° siècle avant notre ère. Ce globe, qu'on peut voir comme un oeil animé du fluide de la lumière, est l'artefact sur lequel reposent les échanges économiques. Il est clair que, dans l'échange économique, on commence par regarder les choses, pour les évaluer. L'œil est l'outil de l'évaluation et de la vie économique, de la même façon que la bouche est l'organe du langage.
Enfin, l'ordinateur. Chez Alan Turing, l'inventeur de l'informatique, le premier ordinateur est pensé comme un cerveau animé d'un fluide, l'électricité, fluide que l'ordinateur a en commun avec le cerveau humain. A quoi sert ce fluide ? Je n'en sais rien … Dans la bulle-enveloppe, le fluide est symbolique de la parole, dans le globule, il est symbolique de la vision. Que représente ce fluide électrique ? La pensée ? La mémoire ? L'idéation ? Nous n'avons pas de mythe pour le dire … ".

Clarisse Herrenschmidt appelle-t-elle de ses vœux un mythe correspondant qui serait … Dieu ? Mais celui-ci a déjà beaucoup servi …

Elle continue astucieusement dans l'interview en se fondant sur une particularité récente de nombreux films et séries télévisées :

" Pourquoi … voyons-nous arriver depuis quelques années tellement de séries dont le héros est un médecin légiste qui examine les organes ? Est-ce que ça veut affirmer que ces criminels ou ces victimes ne sont pas des machines ? Y a-t-il une inquiétude sur le croisement de l'homme et de la machine ? Est-ce l'idée que, peut-être, c'est à l'intérieur qu'on trouve la vérité ? Cette multiplication récente des médecins légistes ne peut pas être un hasard. Cela dit, une chose est sûre, nous sommes dans la désymbolisation, et nous y serons tant qu'il n'y aura pas d'explication commune à ce qui nous arrive ".

L'inquiétude sur " le croisement de l'homme et de la machine " me semble fondée. On consultera là-dessus le livre-culte de Harry Harrison et Marvin Minsky " Le problème de Turing " Robert Laffont 1994.
On devrait aussi s'interroger sur l'étrange succès des Tamagotchis fabriqués depuis 1998 par Bandaï (plus de quarante millions vendus en deux ans ; les Tamagotchis Plus de 2ème génération déjà vingt millions). Les Tamagotchis Plus sont munis d'une interface infrarouge qui permet aux deux " animaux " de jouer ensemble, de s'offrir des cadeaux, de se dire des mots doux (il ne leur manque même pas la parole) et de tomber amoureux.

Claude Champon et Tribune des Athées 03/06/2007




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