La chronique
   

Gnostiques, agnostiques ?

 

" Les mots sont nos maux " était le titre d'un bon article signé Simon paru dans la Tribune des Athées n° 96 Septembre 1998. Mais quand ils forcent à s'informer et à réfléchir les mots avec leurs pièges peuvent nous faire beaucoup de bien.
Ainsi des deux du titre : quel rapport sinon de confusion sonore et intellectuelle ?

Une première réponse est qu'ils n'ont rien à voir. Les agnostiques (" alpha " négatif - " gnosko " je sais) se contentent du non-savoir et peuvent invoquer Socrate (" Je sais que je ne sais pas ") et Montaigne (" Que sais-je ? "). L'agnostique connaît … ses limites.
Mais la " gnose " en grec signifie précisément au contraire savoir, connaissance et son slogan pourrait être : " J'ai toujours su ".Un gnostique ne connaît pas de limites. Pour autant les agnostiques ne sont pas les meilleurs adversaires des gnostiques. Y a pas photo. Alors ?

UN TRES VIEUX CORPUS enchevêtré à plaisir, composite, exprimant des cosmogonies chatoyantes et cahotantes pleines de bruits et de fureurs présentées avec le frisson garanti du " secret " (de Polichinelle) : Des milliers de textes de Turfan (Turkestan ou Xinjiang chinois, République des Ouighours) à Nag Hammâdi (Haute Egypte) en passant par la Syrie, la Grèce, Rome, terreaux de toutes les " hérésies ", selon les chrétiens.

UNE LITTERATURE OBESE des commentateurs anciens et modernes aisés à consulter et qui renvoient les uns aux autres : Puech, Jonas, Doresse …, sans oublier le théologien luthérien spécialiste de Marcion von Harnack

Plutôt qu'une " religion " DES MYTHOLOGIES foisonnantes qui peuvent impressionner par leurs escalades vertigineuses et leurs formules paradoxales, leurs foules d'entités innombrables et hiérarchisées affublées de désignations et de noms pittoresques (éons, archontes, plérôme, Pistis-Sophia, Ialdabaôth …), surtout irrespectueuses, sarcastiques, produisant toutes le même message commun :

1) La réalité, et donc l'humanité, est déréliction, aliénation, étrangeté. Nous avons été, nous sommes jetés au monde et y restons étrangers.

2) S'impose la seule volonté de refuser toute infantilisation, c'est-à-dire toute prétention parentale. Celui qui dit qu'il est le Dieu (et) le Père est abondamment moqué et réfuté : il n'est qu'un démiurge, qu'un avorton prétentieux.

La gnose n'a pas de postérité mais un éternel présent, elle nous est contemporaine et coextensive. D'où la vive impression de " déjà vu ", " déjà rencontré " et de recomposer un vieux puzzle, quand on remet le nez dans les textes et les commentaires. Un livre vient encore d'évoquer en 2007 le gnosticisme de Marx et de Heidegger. Je ne le lirai point tellement ça me paraît évident. Borges s'est inspiré et amusé de la gnose comme Flaubert qui en fut fasciné. On pourrait y adjoindre Hegel, le penseur de l'Entfremdung et Hölderlin, auteur de " Hypérion ", et Sartre, " La nausée ", et Camus, dont le livre phare reste … " L'étranger ", et aussi Jean Ray (par exemple dans les Harry Dickson " Le temple de fer ") et Lovecraft et Philippe K. Dick (" Siva "). Sa seule méthode est celle du mouvement perpétuel et d'une inventivité constante : en ce sens la gnose s'oppose à tout dogme (religieux) et rend possible la science comme recherche inlassable. Sous les dehors d'une expression poétique et allégorique fleurie la gnose va au devant de l'inconnu, comme la méthode scientifique).

Comme le parcours de la " divine comédie " de Dante (proche de la gnose islamique), " La flûte magique " de Mozart expose aussi la conquête de soi et le renversement du mal apparent (Sarastro) en bien et de l'ordre établi (clairement nommé " Monostatos " !) en mal, la promotion de l'homme en origine de son monde, thèmes gnostiques par excellence.

LA PLACE DES GNOSTIQUES EN REMONTANT L'HISTOIRE.
Jusqu'à une époque récente les gnostiques furent connus par les prêtres chrétiens qui, maladroitement, faisaient perdurer leur tradition en les pillant dans leur liturgie - car souvent ils font de la gnose sans le savoir - tout en les dénonçant. Leur modernité (Borges, le succès de Philippe K. Dick) va à la rencontre de textes redécouverts et assure leur survie.
Que les chrétiens stigmatisent les gnostiques comme " hérétiques " tombe sous l'objection qu'il ne peut y avoir hérésie tant que le dogme " orthodoxe " n'a pas été établi (or il ne l'est jamais, ainsi des " limbes " précipitées dans le néant par le locataire actuel du Vatican).
Avant, pendant et après la compilation de la " Bible " hébraïque les gnostiques ont refusé et réfuté l'auto-révélation de Yahvé puis de ses deux clones les plus connus. Les chrétiens comme les gnostiques et d'autres (les Esséniens de Qumran) ont fait contre le judaïsme la révolution des " évangiles ". " Le Christianisme n'aurait-il pas été lui-même, à ses commencements, proche de la Gnose ? " demande le très chrétien Jean Doresse. Ce n'est qu'arrivés au pouvoir romain et, selon Jean Magne, rejudaïsés que les chrétiens ont traité les évangiles des autres de " pseudos " Philippe, Jacques ou Thomas, alors qu'ils le sont tous.
La dette rétrospective des chrétiens envers les gnostiques s'étend même à la croix ! Inconnue pendant des siècles, elle avait toujours été célébrée par les coptes sous la forme de la croix ansée, hiéroglyphe égyptien symbolisant la vie, précisément aux endroits où vécurent et s'exprimèrent des gnostiques, par exemple autour du site de Nag-Hammâdi …
Les chrétiens se voient enjambés par leurs prédécesseurs qui leur tiennent la dragée haute : la gnose est aussi la glose critique constamment attachée aux basques du mythe judéo-chrétien unifié. Renversons l'ordre des préséances : les chrétiens ne sont que des anti-gnostiques, taraudés par ce qu'ils ont perdu : les délires grandioses et sarcastiques, qu'ils ont asservis à l'ordre rigide de leurs chantages à la paternité, à la jalousie et à ce qu'ils appellent l'amour.
L'unification chrétienne du judéo-christianisme est postérieure à la GNOSE. Elle en constitue " l'hérésie " et la réduction par dessèchement. Et s'il y avait sûrement des ATHEES avant " les Ecritures " (le souffle de Prométhée passe par Héraclite, Démocrite, la lettre à Ménécée d'Epicure, Lucrèce ou encore Celse), par contre pas d'AGNOSTIQUES qui ne peuvent venir qu'après coup comme les feuilles mortes tombées de l'arbre biblique.
On m'objectera que les matérialistes athées n'ont pas à se mêler de la gnose dont les sectateurs fréquentent volontiers le dualisme (manichéisme) et le spiritualisme. Certes, les athées ne pensent pas être " étrangers " dans ce monde, mais la familiarité avec lui, son hospitalité biologique, atomique, élémentaire parfois leur pèsent. Les agnostiques (qui feignent de ne pas savoir ce qu'est le dieu) ont ceci de commun avec les gnostiques (qui débouchent sur l'" agnostos théos ", le dieu inconnu, selon Paul à Athènes puis Grégoire de Nazianze) que tous vivent (en) l'absence du dieu. On leur avait bien dit.

BAYARD Max Qu'est-ce qu'un agnostique ? T. A. n° 108 Septembre 2001
DORESSE Jean Les livres secrets de l'Egypte Les gnostiques Ed. du Rocher 1992
JONAS Hans La religion gnostique 1958, en français Flammarion 1978
MAGNE Jean Le chant de la perle à la lumière des écrits de Nag Hammâdi
Cahiers du cercle Ernest Renan n° 100 Juin 1977 et tous autres écrits
PUECH Henri Charles Histoire des religions 1976 Pléiade Gallimard

Claude Champon et Tribune des Athées 23 juin 2007

 




ACCUEIL | PRESENTATION | AVIS AUTORISES | STATUTS |
CHRONIQUE | ACTUALITE | RUBRIQUE LITTERAIRE | LA TRIBUNE | ARCHIVES | ACTIONS | BOUTIQUE |
CARNET D'ADRESSES | ADHESION-CONTACT |

Copyright © Union des Athées 2001