La chronique
   

D'une religion française impossible

 

LE PANTHEON : Un caprice royal (de Louis XV pour sa guérison " miraculeuse " en 1744), un acte politique (début des travaux en 1764, après la calamiteuse paix de Paris de 1763 - achèvement et inauguration en 1789 !), une substitution symbolique en 1791. Le remplissage progressif de la crypte (mais il y a encore beaucoup de places disponibles).

Le catholicisme romain repose sur l'empilement des tombeaux du seul " Saint Pierre ", la continuité britannique à Westminster ou la danoise à Roskilde, de même la religion nationale française a son " siège " à Paris, l'église Sainte Geneviève désaffectée, pendant républicain (décalque ?) de la basilique Saint Denis, elle aussi fondée selon la légende par Geneviève.

Il s'agit d'un mille-feuilles idéologique qui convoque tous les dieux antiques gréco-latins (" panthéon "), le christianisme, des légendes nationales (le personnage de Geneviève sauvant Paris d'Attila) et le concept magique de " l'immortalité ".

LE CONTENANT : C'est une magnifique et immense église néo-classique, un chef-d'œuvre architectural de 110 m sur 80 culminant à 83 m, qui donna même de mortelles inquiétudes à Soufflot ; puis sa crypte, cave-cimetière entièrement minérale, à l'ancienne, remplie de corps (réels, supposés ou fragmentés, par exemple le cœur de Gambetta, pourquoi pas ses couilles ?) recouverts de plaques et dalles comme les dénonçait Voltaire, hygiéniste et écologiste avant la lettre, lui-même compromis un temps en cette affaire (le tombeau actuel n'est qu'un cénotaphe le corps ayant été expulsé et perdu avec celui de Rousseau en 1815).

LES VA ET VIENT D'UN USTENSILE, LA CROIX :

1789 : INAUGURATION DE L'EGLISE SAINTE GENEVIEVE : d'où CROIX.
1791 (le 4 avril) décret de l'Assemblée constituante la transformant en Panthéon entériné par Louis XVI … : PLUS DE CROIX.
1801 : CROIX (mais la crypte est maintenue hors culte).
1806-1814 : PAS DE CROIX.
1814 puis1815 : CROIX.
1830 : PAS DE CROIX.
06/12/1851 : CROIX.
1871 (la Commune) : PAS DE CROIX.
1871 (écrasement de la Commune) : CROIX.
30/05 - 01/06/1885 Enterrement de Victor Hugo : PAS DE CROIX (le bon peuple murmurait qu'il " faisait tomber les croix ", comme Freud éteignait en famille les bougies du shabbat).
En 2007 la croix figure sur l'ex-église toujours désaffectée. Comprenne qui pourra.

LES DIVERS CONTENUS :
Un fameux paradoxe : le décompte des " grands hommes " hébergés par le Panthéon a toujours été laborieux (corps réels ou ectoplasmes hantant des cénotaphes, simples inscriptions, doutes divers sur les attributions, faut-il compter les panthéonisés ultérieurement " expulsés " ? Faut-il compter deux fois les entrants sortis puis réadmis ?). Au delà du petit jeu des sortants et des entrants les élus sont devenus au sens propre définitivement innombrables (impossibles à compter) depuis l'initiative de Jacques Chirac d'y inclure " les Justes français " (" justes entre les nations ", c'est-à-dire les non-juifs ayant pris le parti des juifs pendant la seconde guerre mondiale et dont la liste est fixée par l'Etat d'Israël.
Pendant longtemps on a comptabilisé 72 " grands hommes " très connus ou pas du tout, de diverses sortes et en divers états. Il s'agit surtout de " civils ", les militaires fréquentant plutôt les Invalides, Napoléon Ier en tête. Manquent " les cendres " de Jeanne d'Arc. Et la " parité " homme-femme ne sera pas établie avant longtemps ...
Les règles mêmes de la panthéonisation ont varié et continuent au mépris de toute cohérence.

Vagues chronologiques :

Mirabeau (par le décret fondateur du 4 avril 1791, mais " expulsé " pour sa " grande trahison " vite dénoncée), Voltaire (1791), Rousseau (1794). Les deux célèbres ennemis ne figurent plus cependant que comme cénotaphes suite à l'expulsion de leurs ossements sous la Restauration par des royalistes rancuneux. Leurs os mélangés gisent quelque part dans le 77.
Bara et Viala (cénotaphes), Le Peletier de Saint-Fargeau (1793), Marat (1794) (corps expulsé), Dampierre (idem), Beaurepaire (idem).
Napoléon Ier a utilisé le Panthéon comme un véritable vide-poches pour caser des morts qui l'avaient servi, importants ou infimes, souvent des italiens dans ses relations avec l'Italie et la papauté, mais aussi Tronchet (1806), Portalis (1807), Cabanis (1808), Caulaincourt (1808).

Une curiosité : un obscur royaliste casé à l'église alors redevenue Sainte-Geneviève par Louis XVIII et demeuré là, braconnier de la République.

Victor Hugo (décret Grévy 1885), La Tour d'Auvergne (militaire de la monarchie), Marceau, Lazare Carnot et Baudin (1889), Sadi Carnot (1894), Marcellin Berthelot (1907), Emile Zola (1908), le cœur de Gambetta (1921), Jean Jaurès (1924), Paul Painlevé (1933), Paul Langevin et Jean Perrin (1948), Victor Schoelcher et Félix Eboué (1949), Louis Braille (1952), Jean Moulin (1964), Jean Monnet, Condorcet, l'abbé Grégoire (seul tombeau affublé d'une croix), Gaspard Monge (1989), les époux Curie (1988, 1989, 1995), André Malraux (1996), Alexandre Dumas père (2002).

Le sépulcre de Jean Jaurès arbore une citation assez étrange venant d'un socialiste sur " la liberté du travail ". Est-ce à cette phrase que se référait Sarkozy en campagne électorale ?


UN STATUT INCERTAIN :

Nécropole ? L'invention d'une sélection républicaine des mort ?

UNE OPERATION MAGIQUE : L'immortalisation.

" Gloire immortelle de nos aïeux … " Gounod

" Maigre immortalité noire et dorée,
Consolatrice affreusement laurée,
Qui de la mort fais un sein maternel,
Le beau mensonge et la pieuse ruse !
Qui ne les connaît, et qui ne les refuse,
Ce crâne vide et ce rire éternel ! " Paul Valéry

On est forcé de parler de diverses immortalités selon les discours et les époques.
L'immortalité assurantielle. Chronologiquement le premier sens est toujours celui d'une assurance-vie garantie à ceux qui sacrifient leur vie à la République et à la Patrie. Ainsi Lumumba assurait à ses soldats que les armes à feu des ennemis se transformeraient en lances à eau … Même sur fond des " Lumières " le but mobilisateur est quand même bien d'abolir la peur et de garantir l'impunité personnelle.
Mais sur le modèle des promesses électorales il en est de l'immortalité comme du bonheur, elle se ramène à une promesse comme l'autre à sa recherche …
Une correction raisonnable réduit l'immortalité au sens seulement figuré d'une inscription du régime de la liberté dans la continuité et de la perpétuation d'une mémoire humaine, laïque, des exploits accomplis. L'immortalité n'est plus celle des corps ni des âmes des grands hommes, mais de leur souvenir dans la mémoire collective.
N'en demeurent pas moins l'exigence de monuments tangibles et une odeur de spiritisme et de nécromancie, l'idée magique d'une communauté de saints laïques et d'un lien réel entre républicains morts et vivants. On reste très près de la " communion des saints " catholique.

LES MOYENS PLASTIQUES ET SYMBOLIQUES MIS EN ŒUVRE :

Une large oscillation conduit des talents aux martyres, dont le mérite comme on sait n'en requiert aucun.
Les peintures de Puvis de Chavannes et Laurens illustrent le mythe de Sainte Geneviève.
Mais cet autre monument national et républicain qu'est le fameux manuel " Le Tour de France par deux enfants " (édition de 1900) ne mentionne pas le Panthéon. Peut-on y voir l'application du principe hugolien " Ceci tuera cela " (le livre tuera l'édifice) ?

LES PANTHEONISES DU PRESENT ET DU FUTUR . Certains pressentis avaient déjà refusé et en principe (?) leur volonté sera respectée, par exemple de Gaulle, Paul Valéry candidat au cimetière marin de Sète ou Pasteur dans son Institut. Alors pour l'avenir
- l'abbé Pierre ? Peu compatible avec " les justes " …
- Olympe de Gouges et Solitude (pétition du CRAN et de féministes Le Monde 08/03/2007) ?
- Guy Môquet ? Victime d'une double imposture historique (cf l'article de Berlière et Boulouque Le Monde 24-25 juin 2007), a déjà une rue et une station de métro ; icône du PCF, a été promu aux honneurs de la lecture scolaire par le président Sarkozy lors de son investiture, en attendant mieux ?

Notons que reposent au Panthéon au moins deux athées déclarés : Cabanis et Victor Schoelcher (cf l'article de Max Bayard dans la T.A. 99 de juin 1999 à partir du livre de Janine Alexandre-Debray la maman du spécialiste du fait religieux, Régis Debray …). Longtemps après l'abolition de l'esclavage le sénateur Victor Schoelcher eut l'occasion en 1882 et 1883 de clamer son " athéisme " haut et fort devant la chambre conservatrice dont il était membre.
A la suite d'Albert Beaughon qui goûtait peu le culte des cadavres (" Ce n'est pas Dieu qui a créé l'homme, mais l'homme qui a créé Dieu " in " Espace de Libertés " n° 164), j'apporterai une note de fraîcheur matérialiste et mathématique : dans la haute église, du haut de la coupole, suite à l'énucléation de " l'oeil de Dieu " (je n'invente pas ce terme technique) jusqu'au pavé, l'extraordinaire spectacle dans son dépouillement cosmique du pendule de Léon Foucault. Un sobre commentaire rappelle que c'est le Panthéon et la Terre qui tournent autour du pendule dont nous ne percevons qu'un mouvement apparent. Voilà qui vaut mieux que toutes les carcasses souterraines.


Claude Champon et Tribune des Athées 19 juillet 2007

 




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