La chronique
   

L'HUMANITE NE MAITRISE PAS L'EVOLUTION QUI LA CONSTRUIT.
CE SONT NOS COMPOSANTS QUI NOUS MAITRISENT


Newton se plaignait en 1720 de pouvoir " prévoir le mouvement des corps célestes mais pas la folie des gens ". Cette mauvaise humeur était à mettre au compte de la perte de 20 000 £ qu'il venait de subir dans une " bulle " des mers du sud.
Les athées qui refusent tout dieu notamment personnel doivent stratégiquement exclure les " gens " comme intermédiaires entre l'animalité dont ils ne sont pas sortis à leur grand dépit et les machines qui les exaltent. Non réduite à La Mettrie ou Goethe sans parler de la robotique moderne s'exprime la réfutation de " l'image de Dieu " par le devenir-machine des humains.

DES PHYSIOLOGIES FANTASTIQUES AUX AUTOMATES, ET D'ABORD MUSICAUX.

Le plus amusant, paradoxal en tous cas, est que l'obsession et la pratique des automates ont été inaugurées par des prêtres à des fins religieuses depuis le légendaire Dédale ou Héron d'Alexandrie (mouvements des statues des dieux, portes animées, apparitions et voix surprises) jusqu'au rabbin de Prague manipulant le Golem. L'élan prométhéen ou faustien s'est d'abord attaqué au " spirituel " et à " l'immatériel " supposés de la production musicale.

Celui qui produit des sons harmonieux avant même de dessiner et d'écrire est une merveille à l'image du dieu qui l'aurait créé. L'homme ferait la musique comme le dieu aurait fait l'homme. Réfutation : la musique des automates démonte et remonte le processus en expulsant l'homme et à plus forte raison le dieu créateur !

L'animal humain " normal " doit pour être compris entrer en confrontation avec les diverses formes de pathologies possibles et celles des automates. Le cas bien connu de Beethoven signale déjà une forme de mutation : dès 1814 il conduit un orchestre sans entendre une note et c'est atteint de surdité totale qu'il écrit la Neuvième Symphonie en 1824. Ne s'agit-il pas là d'un monstre ou déjà d'un véritable automate vivant ? On avait un mathématicien aveugle, le Saunderson de Diderot, nous voilà lotis d'un musicien et compositeur sourd. Tout homme, loin de s'y aliéner, ne se retrouverait-il pas dans son propre automate intérieur, doué du seul sens matériel du " toucher " selon Diderot (au sens large du mot italien " sentire ") ?

1ère génération d'automates : Le placage d'une musique produite ailleurs sur le spectacle d'une figure musicienne faisant semblant de jouer.

2ème génération d'automates : La plus vive tentation est sans doute de retrouver le mime du processus complet, " analogique ", la production écrite, dessinée et ici musicale sortant réellement du jeu des doigts, du " toucher ", de la marionnette animée ou du dispositif orchestral. C'est respectivement le cas des TROIS ANDROIDES des Jaquet-Droz et d'abord de " LA HUITIEME MERVEILLE DU MONDE " qui peut être vue et écoutée à Rüdesheim sur le Rhin : le Hupfeld-Phonoliszt-Violina de 1909 en passant par les étonnants duplicateurs que sont les pianos mécaniques reproducteurs du jeu d'interprètes devenus fantomatiques.


Notice : " Qu'une mécanique puisse ainsi jouer du violon avec une telle maîtrise, stupéfie ceux qui entendent cet instrument pour la première fois. Pendant deux décennies, Hupfeld va vendre avec grand succès cet instrument dans le monde entier, sans concurrence. L'archet circulaire est tissé de crins de cheval. Un système pneumatique très sensible applique lorsqu'il le faut l'un des trois violons plus ou moins fort contre l'archet tournant. De petits soufflets en caoutchouc remplacent les doigts, en pressant les cordes pour obtenir les notes désirées. La fascination est totale devant la capacité de cette machine à maîtriser toutes les techniques de jeu d'un violoniste virtuose… On ne sait pas exactement combien de Violina furent construits entre 1909 et 1930 … Bien qu'il en fut très vraisemblablement produit des milliers, il n'en reste actuellement de par le monde qu'environ 60 ".
Mais nous savons que le duplicateur analogique devra le céder au numérique qui met en œuvre une plus grande puissance analytique. Depuis longtemps les hommes et même Léonard de Vinci avaient observé les oiseaux, mais ce n'est pas sur leurs fonctionnements qu'on a fondé l'art du plus lourd que l'air (avions, hélicoptères, etc). L'effroyable limite de l'analogique tient à ce qu'il faut une épaisse liasse de cartons ou de papiers ou d'aciers perforés pour … quelques dizaines de secondes d'audition. Ce n'était pas rentable.

UN DERNIER ENGENDREMENT " NATUREL " PAR LE PERE EXTERMINATEUR AVANT LIQUIDATION.

MAXIME 1 : Une des significations de l'athéisme peut être en pratique de recréer le monde jugé insatisfaisant. Cette recréation met fin à toute procréation, à tout engendrement divin (du fils par le père, seconde alliance) venu enrichir la " création " (première alliance) selon l'élucubration du concile de Nicée en 365. Le père Mozart ou la mère Callas auraient moins " engendré " des rejetons (voir leurs biographies !) que " créé " des automates prothétiques qu'ils auraient agencés, assemblés, bricolés, combinés, composés, construits, édifiés, fabriqués, machinés, montés, organisés, produits, sélectionnés.

1722 Année d'apparition de la pierre sur laquelle repose toute cette histoire, et il est vrai que son héros fut baptisé PIERRE.
1738 Ce PIERRE, fils d'ABRAHAM Jaquet-Droz, paysan bourgeois aisé de La Chaux-de-Fonds, fut reçu comme " proposant " par la compagnie des pasteurs de Neufchâtel. Mais ce nouvel Isaac échappa au sacrifice théologique. PIERRE Jaquet-Droz est un mutant : il est de ceux qui rompent avec une tradition de prédication et d'édification comme Hegel, Hölderlin ou Nietzsche. 1740, registre de la compagnie des pasteurs : " A quitté l'étude de la théologie ". Alors retour à l'entourage familial, rustique et artisanal de l'horlogerie ?
1738-1740 Notre PIERRE a rencontré lors de son séjour théologique à Bâle une sorte de JEAN-BAPTISTE en deux personnes, les frères JEAN et DANIEL Bernoulli (famille protestante chassée d'Anvers), géomètres et mécaniciens.
Peut-on rappeler à quel point l'horlogerie marquait le temps de la rupture avec la religion ?
1740-1747 Pour comble PIERRE Jaquet-Droz, qui s'est sensibilisé à l'horlogerie dans sa famille et avec des proches, Sandoz, JOSUE Robert, Brandt-dits-Grieurin à La Chaux-de-Fonds et à Locle, émigre et va se former à Paris, Babylone et capitale des idées nouvelles.
25 octobre 1750 Notre PIERRE, fils d'ABRAHAM, reçoit pour épouse la fille d'un autre ABRAHAM (Abraham-Louis Sandoz-Gendre), MARIANNE (prénom imaginaire qui n'est que la crase de MARIE avec ANNE, sa mère). Gendre de Gendre, n'est-ce pas là selon Molière être " bien engendré " ? Père naturel et père par alliance se confondent dans la référence unique de tous les judéo-christiano-musulmans, ABRAHAM.
25 juillet 1751 Un premier enfant, une fille prénommée JULIE (nouvelle Nouvelle HELOISE ?), vient au monde, neuf mois pile après le mariage jour pour jour. Exactitude horlogère ou déjà automatisme ?
13 octobre 1752 HENRI-LOUIS voit le jour et se voit doté de deux prénoms païens.
Ce ne sera pas une histoire de femmes. MARIANNE et une petite CHARLOTTE disparaîtront en 1755 et 1756. Parmi tous ces hommes il ne restera que la MUSICIENNE, automate féminin, " la seule poupée au monde qui respire " (Roland Carrera), comme pour Pygmalion, Condillac ou Hoffmann.
4 avril 1758 Départ de PIERRE Jaquet-Droz avec son beau-père ABRAHAM Sandoz-Gendre pour Madrid. Ce voyage promotionnel des productions de l'entreprise (horloges à la Cigogne, au Nègre, au Berger, orgues, serinettes, divers mécanismes à répétition) avait été entrepris sur le conseil du Maréchal Lord Keith (qui sera protecteur de J-J Rousseau) chassé d'Ecosse pour son attachement aux Stuart et devenu fonctionnaire de Frédéric II (Neufchâtel appartient alors au royaume de Prusse). Retour d'Espagne en 1759.
Entre 1760 et 1767 HENRI-LOUIS Jaquet-Droz s'initie à la mécanique avec son frère d'adoption Jean-Frédéric Leschot.
20 octobre 1773 HENRI-LOUIS Jaquet-Droz part pour Londres où il va fonder la succursale de la maison qui s'ouvre en 1774. C'est cette même année que les automates " Le Dessinateur " et " L'Ecrivain " sont achevés par PIERRE Jaquet-Droz.
Janvier 1775 Présentation d'horloges et des automates à Paris ; la même année à Londres.
1777 Horace-Bénédict de Saussure (qui fréquente les Bernoulli) rend visite à DANIEL et ABRAHAM Gagnebin à la Chaux-de-Fonds, dont " l'habitacle ", véritable " arche de Noé ", recèle des pantins et des poupées ... JACQUES de Vaucanson, auteur du " Flûteur du jardin des Tuileries " (1738), puis du joueur de tambourin et de galoubet et du fameux canard digérateur, était vénéré dans ces milieux. Le chirurgien DANIEL Gagnebin n'est certainement pas étranger à la conception des membres des androïdes et notamment à la dextérité de la Musicienne, à son regard, bref à tous les mouvements qui ont surpris les spectateurs de l'époque, et qui nous fascinent encore. Il est certainement à l'origine des membres artificiels conçus avec Jaquet-Droz et produits aussi par Leschot (Source : " Le monde des automates " d'Alfred Chapuis).
1784 La maison-mère est à La Chaux-de-Fonds, une succursale à Londres et une maison Jaquet-Droz et Leschot à Genève.
24 septembre 1785 PIERRE Jaquet-Droz est reçu " bourgeois " de Genève, suivi de Jean-Frédéric Leschot.
A Londres HENRI-LOUIS fera confectionner de riches pièces à destination de la Chine.
1786 et 1787 Apogée de l'entreprise. HENRI-LOUIS possède en propre " Le Dessinateur " et " La Musicienne ", que vient rejoindre " L'Ecrivain " que lui cède PIERRE.
1789 CHUTE ET MORT de la maison Jaquet-Droz … Liquidation de la maison de Londres et en 1790 mort à Bienne de PIERRE Jaquet-Droz.
1791 Mort de HENRI-LOUIS Jaquet-Droz.
Les androïdes orphelins connaissent des fortunes diverses. Le 20 octobre 1787 ils avaient été achetés par les frères Gendre (encore !), négociants français installés à Madrid. Ils sont " récupérés " par les armées napoléoniennes et gagnent la France.
1823 … ET RESURRECTION ! : L'entreprise de PIERRE Jaquet-Droz connaît pourtant une véritable résurrection par la restauration des trois automates due à un artisan de la Monnaie de Paris, qui se nomme Droz, ce qui est déjà une coïncidence remarquable, mais qui surtout se prénomme JOSEPH, et ça tombe bien quand on connaît l'épisode de JOSEPH et ses frères dans l'Ancien Testament.
1824 Mort de Jean-Frédéric Leschot.
1834 Retour des androïdes à Neufchâtel, puis un oubli de plus de cinquante ans …
1905-1906 : Des souscriptions publiques permettent d'héberger définitivement le trio à Neufchâtel, mais il continuera à voyager à Genève, Paris (1954), Boston et Washington (1961) ou Hong-Kong. (1964).

MAXIME 2 : Toute ressemblance avec des mythes religieux ne serait pas fortuite. Il s'agit sans doute d'un avatar du récit christologique. La structuration du récit par les prénoms bibliques et évangéliques des personnages, prénoms que je n'ai pas inventés, jusqu'à l'avènement de la reduplication par les machines, est évidemment prégnante. Billard et Guibert dans leur livre sublime ont montré que l'" Histoire mythologique des français " aligne les parcours de Jeanne d'Arc, Napoléon Ier et de Gaulle sur la passion du fondateur éponyme du christianisme (Ed. Galilée ! 1976). Nicolas peut s'acheter des clous.

REFERENCES COMPLEMENTAIRES :

- " Androïdes Les automates des Jaquet-Droz " Livre-coffret Scriptar-F.M.RICCI Lausanne 1979 ( L'Ecrivain, Le Dessinateur, La Musicienne).

- La grande transgression Bernard Debré Michel Lafon 2000.
Ce livre déjà ancien et assez tourmenté a le mérite de présenter les " chimères " de notre modernité : chèvres-araignées à laine performante, lapins ou singes-méduses " fluo " ou saumons (99%)-hommes (1%, soit le gène de notre hormone de croissance) géants (enfoncée " la présence réelle " du lapin dans le pâté de lapin).

- "Datenspeicher-Musikinstrumente / Instruments de musique à programme pré-enregistré" par Siegfried Wendel Siegfried's Mechanisches Musikkabinett Rüdesheim am Rhein 2002.

- Le pathologique expliquant et permettant de comprendre le normal on consultera par exemple " Les monstres Histoire encyclopédique des phénomènes humains " par Martin Monestier " Chefs d'œuvre de la nature … ou oubliés de Dieu " LE CHERCHE-MIDI 2007.
Outre l'intérêt porté à l'harmonie et à l'origine du monde cette somme comporte une partie consacrée aux " monstruosités artificielles " des futures biotechnologies.
Explicitement inspiré de Swift le roman d'anticipation " Yapou, bétail humain " de Shozo Numa (pseudonyme) reste inégalable dans l'application de la déformation monstrueuse au sado-masochisme (qu'on imagine Krafft-Ebbing multiplié par Fourier sur fond de Léon Daudet " Les morticoles " et de Bataille : Des petits hommes jaunes, japonais sont impersonnalisés en chimères instrumentales dignes de Jérôme Bosch par de grandes femmes blanches, maîtresses de l'empire " EHS "). Cet évident manifeste anti-USA de 1956 a été traduit en français en 2005 (t. I) et 2006 (t. II) par désordres Laurence Vieillet éd. du Rocher.

- La stratégie de la duplication autonomisée (" L'invention de Morel " d'A. B. Casarès) était déjà exprimée dans le catalogue de l'exposition nomade (Berne, Venise, Bruxelles, Düsseldorf, Paris, Le Creusot, Malmö, Amsterdam, Vienne) : " Junggesellenmaschinen / Les machines célibataires " ALFIERI 1975.

MUSIQUES ENREGISTREES :
- Les androïdes de Jaquet-Droz Musique à la cour de Louis XVI 1979
- WEBER'S MAESTO KONZERT-ORCHESTER Siegfried's Mechanisches Musikkabinett s.d..

Claude Champon et Tribune des Athées 29/08/2007

 




ACCUEIL | PRESENTATION | AVIS AUTORISES | STATUTS |
CHRONIQUE | ACTUALITE | RUBRIQUE LITTERAIRE | LA TRIBUNE | ARCHIVES | ACTIONS | BOUTIQUE |
CARNET D'ADRESSES | ADHESION-CONTACT |

Copyright © Union des Athées 2001