La chronique
   

PEDALE, JE TIENS LE GUIDON.


UN EXPLOIT ECONOMIQUE, dans tous les sens du terme.

Imaginez une machine dont le fonctionnement ne coûte rien et même risque de rapporter gros en exploitant une source d'énergie gratuite. Le don du sang à des entreprises cotées en Bourse était jusqu'alors le seul exemple d'un tel triomphe du génie utilitariste. Le Prévôt des Marchands de Paris, J-C Decaux l'a réalisée, le roitelet Delanoë (1) a déroulé le tapis rouge pour la petite reine de la manipulation contemporaine
Il s'agit du pur moyen de production dont la possession seule suffit à assurer la performance.
Un propriétaire terrien est à la merci d'un métayer ou d'un fermier incompétent, du climat, des intempéries. La terre, ça eut payé. Les industriels et les commerciaux peuvent redouter l'évolution des marchés, le prix des matières premières, d'abord des énergies fossiles ou autres, et la concurrence technologique, voire les révoltes de prolétariats humiliés.
Ici rien de tout cela. C'est l'usager, le client complaisant et volontaire qui assure la bonne marche, au sens propre du terme, de la machine et donne son prix à la marchandise véhiculaire et surtout réticulaire. Car il s'agit d'un moyen de transport public collectif aussi balisé que les flux des métros et des autobus même si mis en mouvement par des forces de travail individuelles. Rien n'échappe au mode de production dominant.
On en est bien arrivé à une socialisation contrôlée et à une rentabilisation du loisir et du transport " individuels ".

L'UTOPIE TOTALE REALISEE : UN ENROLEMENT SUBREPTICE, FIN DE L'INDIVIDUALISME.

Payer pour emprunter un moyen de transport dont on fournit totalement la force motrice suscite un enthousiasme général, des écolos jusqu'aux cocos en passant par tous les lib-lib ou bo-bo de Paris ou d'ailleurs (la manip avait commencé à Lyon). Ce qui peut mettre la " puce " … à l'oreille et indiquer que nos contemporains que flattent tous les sondages en les décrivant comme " individualistes " sont en fait très grégaires. Le grain semé par Lang avec les diverses Fêtes de la Musique, Techno-Parades, Rave-Parties, Gay-Prides fournit l'éclosion d'un sentiment aussi vide que massif (" Tous ensemble ! ") avec ces vélos gris souris aux
lumignons par tous temps allumés comme les briquets des fans pour leurs idoles.

Michel Alberganti ( " Sous l'œil des puces La R.F.I.D. et la démocratie " Actes Sud 2007 !) classe encore le vélo parmi les symboles de l'indépendance qui échapperaient à l'espionnage des " Smalls Brothers ". Il a raté de quelques jours le système commercial et policier des bornes de dépôt et de remise des Vélib' aux stations réparties à cet effet (bientôt 1500 dans tout Paris, une tous les 300 mètres !), qui sont gérées par des puces dotées de la technologie R.F.I.D. (Radio Frequency Identification), qui comme le NAVIGO de la RATP scrutent et enregistrent l'emploi du temps des utilisateurs.
Inquiétude paranoïaque ? Mais nos sociétés sécuritaires défèrent au principe exclusif du " qui peut le plus peut le moins ". Il s'agit de surveiller non pas les quelques délinquants ou terroristes difficiles à dénicher mais tout le " bassin " qui peut les héberger, de canaliser l'eau pour contrôler tous les poissons. " Tout homme bien portant est un malade qui s'ignore ". Ce précepte de Knock, devenu effectivement principe directeur de la politique de santé et des profits médicaux consacrés, a fait des petits :
Tout croyant était depuis toujours un hérétique qui s'ignorait. De nos jours tout citoyen est un suspect qui s'ignore, tout militaire un civil qui s'ignore, tout pompier un pyromane qui s'ignore, tout bon élève un fumiste qui s'ignore, tout travailleur un feignant qui s'ignore et à qui N. S. doit rappeler paternellement la " valeur-travail " ! Et toute personne " qui n'a rien à se reprocher " et se croit protégée par son ignorance a sûrement une chose à se reprocher !

Une machine totale, écolototalitaire, dans la mesure même où elle apparaît comme bon enfant, inoffensive et " propre ". Le responsable de l'opération Velib' près la Mairie de Paris est un des rares adjoints " communistes " de l'équipe municipale, humour ? ou utilisation des compétences ? L'utopie et la scientificité se sont rejointes, le libéralisme et le socialisme, tous deux issus de Saint-Simon, célèbrent leurs retrouvailles, la boucle est bouclée (2).

Gageons que l'étape suivante sera celle de la " gratuité ", mais pas au sens des gauchistes ou des " Provos " de jadis à Amsterdam. " On ne rase gratis que si le client, en sortant de chez le barbier, va acheter du shampoing, de la lessive ou … des rasoirs jetables. On ne surfe gratis que si l'on achète sur la Toile. On ne regarde la télévision gratuitement que si l'on est sensible aux spots de publicité. On téléphone gratuitement si l'on accepte d'entendre des messages publicitaires avant d'obtenir sa communication " (Alberganti op. cit. page 201). Car il ne faudra pas rendre le contrôle superflu, mais le renforcer.

A ce jour la gratuité est déjà promise aux pigeons (!) " bisets " pour lesquels la municipalité parisienne lance un vaste programme de pigeonniers officiels, dont sont exclus les pigeons " ramiers ". Les clients du Vélib' méritent d'être qualifiés de cyclistes " bisets " et les autres du tout venant, les sauvages, de cyclistes " ramiers ".

Et bien entendu il fallut que " la liberté " fût convoquée à la fête. Le badge de télépéage d'autoroute se nomme déjà " Liber-t ". Le dieu ne se contentait pas d'avoir " créé " l'homme, il avait fallu qu'il le créât " libre " pour sa perte.
Les pigeons libres pourront se déployer librement dans les libres pigeonniers librement quadrillés à leur tour par la R.F.I.D..

Dernière heure : D'excellents blogueurs blagueurs ont lancé à Paris l'opération du premier moyen de transport gratuit, la marche à pied ou " Pielib' ". Certains passants ont même demandé le prix de l'abonnement. Tant la " servitude volontaire " et le désir d'être tondu animent nos frères humains.

1) Un point commun à Delanoë et à Sarkozy consiste dans l'entreprise de déchiracisation entreprise par l'un à Paris comme par l'autre dans l'Etat en général.
2) " L'ordre juste est infaillible et tout-puissant. Tout succès, toute réalisation, toute victoire, toute découverte scientifique, toute connaissance, toute sagesse, tout bonheur, toute vertu sont considérés comme émanant directement de sa direction, de son inspiration. Personne n'a jamais vu l'ordre juste. Il est un visage dans les journaux, une voix au télécran. L'ordre juste est le masque sous lequel le Parti choisit de se montrer au monde. Sa fonction est d'agir comme un point de concentration pour l'amour, la crainte et le respect, émotions plus facilement ressenties pour un individu que pour une organisation. " (Alberganti p. 46 ; j'ai substitué " l'ordre juste " à " Big Brother " dans une citation d'Orwell)

Claude Champon et Tribune des Athées 06/08/2007

 




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