Rubrique littéraire
   
A PARTIR DU LIVRE “DANS LES COULOIRS DU VATICAN”

de G. THOMAS et M. MQRGAN-WITTS STOCK 1983

(“PONTIFF” GRANADA Londres 1983)

Le livre retrace l'histoire du Vatican sur une courte période “clé” ou “charnière: la fin du règne de Paul VI, le conclave qui désigne Albino Luciani (Jean-Paul 1er), la mort de ce dernier et le nouveau conclave qui élit Karol Wojtyla (Jean-Paul Il), enfin l'attentat contre ce dernier par Ali Agça (toujours orthographié dans le livre “Ali Agca”) le 13 mai 1981. Il a été écrit par deux journalistes anglais et traduit de l'américain (?) par Agnès Gattegno. La scientificité du livre peut être mise en doute :

Il y a d'abord quelques erreurs manifestes, dont l'énormité raciste (page 166) : “Comme les autres cardinaux africains, Gantin (cardinal béninois CC) n'est chrétien que depuis quatre générations”.
Comment peut-on être ceci ou cela depuis quatre générations avant soi-même ?

Ensuite beaucoup de révélations sont expliquées dans des notes ... qui expliquent qu'elles ont été données en échange d'une promesse d'anonymat des sources ... Après tout le Vatican n'a qu'à s'en prendre à lui-même de son incorrigible pratique du secret en toutes choses.

Il est vrai que l'épaisseur des couvertures du côté d'Ali Agça, “loup gris”, fanatique musulman et fasciste turc, capté et récupéré par le KGB soviétique n'est pas mal non plus.

Mais ce livre m'a passionné en tant qu'athée par un “à côté” étonnant, qui n'est justement pas le sujet : le machisme à l'ancienne de cette institution.
Pour moi les deux chapitres les plus haletants (car c'est très bien écrit, les détails donnent une impression de vitesse et l'on a hâte d'arriver au bout) sont ceux des deux conclaves de 1978.


La comparaison avec des courses cyclistes ou des matches de football ou de rugby me semble la plus pertinente. Et puis surtout on est entre hommes. Les deux conclaves se lisent comme deux “manches” d'un sport viril d'où émergera le champion d'un groupe de sportifs enfermés et résolus.

Je connais directement ou par lecture les “maisons des hommes” de certaines civilisations, les clubs anglais, les loges maçonniques, mais jamais aucune description ne m'avait donné une impression aussi forte de développement séparé et d'ivresse d'une homosexualité masculine d'autant plus forte, qu'à ce niveau (et à ces âges), elle semble purement symbolique et maîtrisée au profit de calculs, d'alliances, de tactiques, d'un exercice souverain de la négociation et de l'influence. Le second conclave à ce titre est un vrai chef-d'oeuvre : Wojtyla au premier tour obtient cinq voix, dont la sienne j'imagine et à coup sûr celles de Wyszynsky et surtout de König l'archevêque de Vienne, son supporter zélé dès le début. Mais le “saint-esprit” a plus d'un tour dans son sac.

Les exercices du pouvoir au sein de la moyenne et haute hiérarchie catholique relèvent du fonctionnement d'une machine cruelle digne de Shakespeare, de Racine, de Lautréamont, de Cocteau ou d'Artaud. J'emploie le mot “cruel” (sanglant) : les auteurs ouvrent le livre par le rappel des papes assassinés, d'abord par les païens certes, puis par leurs propres “frères”, Formosus (891-896) ou Jean XIV (983-984) et l'attentat de 1981 est cruel à souhait. Mais l'impact des émotivités, des affects plus ou moins bien maîtrisés laisse pantois. Le catch ou la lutte des sumos semblent jeux d'enfants à côté des émotions vécues dans la chapelle Sixtine. 'Extra omnes” : coupés de tous les autres humains (formule qui inaugure la fermeture et le début d'un conclave). Tout cela fonctionne selon un mécanisme de sélection impitoyable dont peu d'organisations peuvent donner des exemples, sauf peut-être la ruche des abeilles regroupées autour de leur reine-mère unique.


On ne peut expliquer autrement la réponse paroxistique de “l'heureux élu”, Luciani, (futur Jean-Paul 1er apparemment dans un état second proche de la démence) quand il répond à la première question rituelle du camerlingue ahuri, le français Villot: “Dieu vous pardonnera peut-être ce que vous m'avez fait.”

Mais ceci est peut-être mal et trop vite “symbolisé”. Ce qui frappe dans la pratique quotidienne des gens de la haute église c'est la place tenue par leur corps exubérant : vêtements, douleurs, maladies, bobos, exigences alimentaires. Ils le disputent aux femmes, nous allons y revenir, aux vedettes du show biz, aux homosexuels et aux sportifs. L'activité sexuelle étant officiellement ou réellement mise de côté, conjurée, tout le reste du corps ressort et resplendit d'autant plus. Ce sont des sacrés matérialistes et aussi souvent des comédiens consommés (que l'on se souvienne ou qu'on regarde des images d'archives de Pie XII).

Le prêtre catholique romain, “arrivé” dans sa hiérarchie, est un homme qui n'aime qu'une femme : sa mère qui a tant espéré porter et engendrer
... Dieu ! Fils de la femme le prêtre catholique romain lui doit de porter en lui le sacré comme il lui a donné l'occasion d'avoir la grâce de le porter dans son ventre ! Les autres, toutes des p... Et on reconnaît à l'état le plus “pur” le machisme méditerranéen auquel semblent (?) pourtant échapper les juifs ou autres orthodoxes, également fils de la grande bleue.

Un prêtre catholique romain aura rendu au moins une femme heureuse dans sa vie, d'où la dévotion mariale. Il s'agit là de la découverte du terrain psychologique favorable à la transmission d'un certain type de croyances, d'un certain style et d'un certain ton propres au catholicisme romain. Eugen Drewermann avait déjà anticipé ce type de recherche de manière intéressante dans son ouvrage “Fonctionnaires de Dieu”. Thomas et Morgan-Witts remarquent souvent que Jean-Paul Il, à la différence de son prédécesseur jugé “pastoral” (ce n'était pas un compliment), quand il prétend s'adresser à la chrétienté et à l'humanité ne se tourne que vers sa garde rapprochée, les ecclésiastiques. Où figurent des femmes, les nonnes, formées comme des images réceptrices acceptables des vérités de la religion élaborées par des hommes, mais qu'il remet sévèrement à leur place (cf p. 351). En échange il leur sera permis de “soigner” les hommes sacrés, de veiller sur eux, de les nourrir. Les descriptions des entourages des trois papes mentionnés, de la gestion des deux conclaves établissent clairement le type de (non) communication entre hommes et femmes de la cléricature. En dernier ressort, matériel, ils s'épaulent dans un relation intime d'où la sexualité est prohibée (en principe), promouvant à l'évidence le couple mère-garçon, vierge Marie-petit Jésus. Ce dernier selon les textes reconnus pouvant très bien envoyer balader sa sainte mère: “Femme. qu'y a-t-il entre toi et moi
?“ (Jean, Il, 3: La mère de Jésus lui ayant dit: 'Ils n'ont plus de vin.” se voit rabrouée pour son indiscrétion). Immense orgueil des hommes sacrés, exonérés des femmes, ayant fait la part minimaliste de la féminité et libres dès lors pour la confrontation entre hommes. Qui se paye aussi de la solitude : on meurt seul et on ne peut être soigné car personne ne peut pénétrer dans l'appartement sans autorisation (Paul VI et Jean-Paul 1er; ce fut le cas de ... Staline, ancien séminariste grâce à sa sainte mère ... cf Stahine de J-J LMarie Fayard 2001).

Cette lutte pour la vie, très darwinienne, est souvent exposée dans le livre un peu geignard “Le Vatican mis à nu” par le groupe “Les millénaires” Robert Laffont 1999. L'exploit ecclésiastique le plus retentissant, le couronnement papal, est le plus beau cadeau qu'un garçon catholique romain puisse offrir à sa mère. C'est une version du “premier de la classe”. Un pape peut jouer aussi dans des rodéos mortels (on évoque les imprudences de Jean-Paul 1er, les deux tours de papabile place Saint-Pierre le 13 mai 1981 dans un ralenti impressionnant, alors que le lecteur “voit” Ahi Akça à son poste). La promenade rituelle est aussi bien ostentation préalable de la vedette et victime par excellence, tel le taureau dans l'arène (vieux mythe solaire
...>. La blessure principale du pape s'accompagne de deux blessures secondaires et de deux autres blessures infligées à deux pèlerines. Ici le jeu s'affole, le fils est aussi bien sa propre mater dolorosa. Tout père est évacué, de même les deux larrons. Nous avons basculé dans un monde sanglant, fusionnel, oedipien, rouge. Le papa se confond avec sa mama en train de le mettre au monde.


L'élection d'un pape non italien a été une surprise et un traumatisme pour l'église. Après un “polaco”, un noir ou un jaune est possible, du moins “cum duo bene pendentes”. Mais qu'une femme soit un jour pape(sse) excède toute capacité de prévision.

Ce blocage sexiste, cette dissymétrie opérée au sein de l'humanité repose sur un argument souverain, anthropologique et symbolique. Il ne faut pas dire qu'une femme ne peut pas être prêtre, mais qu'un prêtre chrétien ne peut en aucun cas être une femme. Il faut partir pour l'église catholique romaine du prêtre, évêque ou pape qui est le vicaire du christ sur terre. Or, le christ est DEJA par excellence L'HOMME (Jésus) QUI SAIGNE: par la couronne d'épines, les marques de la flagellation, les clous et surtout le coup de lance de Longin. Une énorme iconographie en témoigne, plus dans certains pays que d'autres (Espagne, Amérique latine). Le culte du “sacré-coeur” est partout cruel. “Prêtre(sse)”, la femme qui saigne régulièrement et naturellement ferait symboliquement double emploi et déborderait le rôle.


Le livre “Les couloirs du Vatican' nous rappelle qu'on sous-estime grandement l'aspect viriloïde “romain” de l'église catholique apostolique (toujours féminine en trompe-l'oeil : chiesa, église, church, Kirche). Outre le substrat judaïque et les influences diverses (égyptienne. mésopotamienne, grecque, byzantine) la haute église de Rome reste encore sous nos yeux comme le fossile du vieil empire romain, de sa dureté, de son archaïsme, d'une société traditionnelle des pères, des parrains, des cousins. ratichons proprets virant aux barbons et gérontes, éternels retraités de la vie, vieux avides de tributs en “âmes” et en numéraires, Ad Majorem Dei Matrem.
Est-ce exagéré? Mais que l'on considère la réponse rituelle de Jean Paul Il cette fois-ci à la première question du camerlingue (Acceptez-vous votre élection etc
?). Le nouvel élu dont les auteurs soulignent souvent le caractère cabotin et surtout pas spontané use d'une merveilleuse langue de bois pour proclamer ceci : “Me soumettant à la foi en Jésus-Christ, Notre Seigneur, et me confiant à la Vierge Marie, Mère de Dieu et de l'Eglise, en dépit des grandes difficultés, j'accepte.” (p. 316) Rien ne manque.


C'est le règne d'un stoïcisme rural (cf p. 136) et du fanatisme sec d'une phallocratie sans générosité ni partage autre que symbolique. Le “pontife” était d'abord dans la Rome archaïque le sorcier, le shaman spécialisé dans le pouvoir magique de faire (faire) et de bénir les ponts, de les jeter entre les deux sexes, l'amour et la haine, qui se confondent comme les deux faces de Janus, figure hiératique de la volonté de puissance.


Claude Champon 15/06/2001


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