Rubrique littéraire
   
CONTRE L'EXCISION ET LA CIRCONCISION

Un livre de S. Aldeeb

Mars 2001


Editeur: L'Harmattan, Paris, 24x16 cm, 539 pages



Préface (extrait)
par
Linda Weil-Curiel
Avocate au Barreau de Paris


La violence au nom du sacré, violence toujours illégitime et pourtant légitimée par le respect de la tradition sacralisée, voilà ce que dénonce avec force M. Aldeeb Abu-Sahlieh en décortiquant les textes des religions dont l'interprétation a permis aux clercs de tous bords de sacrifier tant de victimes, impuissantes devant le couteau.
L'un des mérites de cet ouvrage savant est de nous éclairer sur les différentes lectures des écritures et de montrer comment les hommes ont favorisé si souvent le recours à la blessure pour marquer leur attachement religieux. Ce faisant, il n'épargne aucune catégorie d'agents perpétuateurs, qui se recrutent aussi chez les chrétiens, de la torture que constitue la pratique de la circoncision des garçons et de l'excision voire de l'infibulation des filles. Car tous sont responsables et coupables: ceux qui prêchent ou disent le droit, celui ou celle qui tient l'arme qui blesse, tout comme ceux qui réclament la coupureet qui savent la souffrance que va subir la chair de leur chair pour l'avoir eux-mêmes éprouvée. Comme si lacoupure pouvait être source de bénéfice pour l'enfant soumis de force au marquage presque toujours indélébile de son corps, quand il n'en meurt pas.
...



Note de lecture
par
Bruno Courcelles

Texte disponible aussi dans La Tribune des Athées N° 107 (juin 2001)


S. Aldeeb, docteur en droit, est le responsable du droit arabe et musulman à l'Institut suisse de droit comparé à Lausanne.

Dans son ouvrage (traduction d'un ouvrage encore plus volumineux en arabe), il étudie la circoncision des garçons comme celle des filles (nommée habituellement excision) dans l'optique de faire cesser ces mutilations. Car ce sont bien des mutilations, c'est à dire des ablations d'organes sains sans raison médicale.
Ces pratiques traditionnelles (pour des raisons de religion, d'ethnie ou de routine médicale) sont étudiées sous l'angle des débats qu'elles suscitent: débats religieux, médical, social et juridique.
Elles mutilent tous les ans environ 13 millions de garçons et 2 millions de filles, ce qui représente au total 23% des hommes et 5% des femmes dans le monde.

S. Aldeeb étudie simultanément les circoncisions masculines et féminines (chacune étant pratiquée selon des méthodes plus ou moins sévères). De fait les pratiques pour les deux sexes sont très liées, en particulier dans le monde musulman. Partout où les femmes sont circoncises, les hommes le sont aussi. En arabe, le même mot (khitan ou taharah) désigne la circoncision des hommes et celle des femmes.
Les organisations internationales (ONU, OMS) et les ONG parlent de mutilations sexuelles féminines pour la circoncision féminine dans ses différentes variantes, dont l'horrible infibulation (ablation du clitoris et "couture" des grandes lèvres pour rétrécir le vagin et garantir la chasteté). Cette terminologie a pour objectif de susciter la répulsion, plus sûrement que le terme excision, et de protéger la circoncision masculine (jamais qualifiée de mutilation) du même discrédit.
L'essentiel de l'ouvrage est consacré à examiner les arguments aussi bien pour que contre la circoncision, et à mettre en évidence leurs contradictions et les arrières-pensées sous-jacentes. Il étudie tout spécialement les pratiques, réglementations et discussions aux Etats-Unis, en Egypte, en Israël, en Europe occidentale et en Afrique.

Dans le chapitre sur le débat religieux, l'auteur examine dans quelle mesure les textes fondateurs (Ancien Testament, Nouveau Testament et Coran) prescrivent, autorisent ou interdisent la circoncision. Pour résumer une étude très fouillée, on retiendra que l'Ancien Testament prescrit la circoncision masculine, mais ne parle pas de la circoncision féminine. Le Coran ne dit rien, mais les textes annexes (récits de Mahomet) la recommandent pour les hommes comme pour les femmes. Bien entendu, les opposants comme les partisans sollicitent les textes et les interprètent dans le sens qu'ils souhaitent.
Quant au Nouveau Testament, il a supprimé le caractère obligatoire de la circoncision masculine, mais ne dit rien de la circoncision féminine. L'abolition de la circoncision masculine a sans doute facilité la conversion des milieux héllènistiques et romains qui en avaient horreur. (Ce qui compte ici, ce n'est pas l'authenticité historique des textes du Nouveau Testament mais la lecture qui en est faite.)
Les fondamentalistes protestants soutiennent la circoncision masculine car elle est imposée dans l'Ancien Testament: "ce qui est bon pour le peuple élu est bon pour l'humanité". C'est une raison parmi d'autres de son succès aux Etats-Unis où environ 60% des garçons sont circoncis. Ces analyses ont une valeur documentaire certaine et fournissent des arguments pour contrer les défenseurs de la circoncision. Mais pour ceux qui récusent toute notion de texte sacré, le fait que tel texte religieux la prescrive n'apporte aucun argument qui justifierait de la tolérer. Elles permettent d'apprécier la passion attachée à la circoncision masculine et donc pourquoi elle est si difficile à contrer.

On y apprend aussi l'existence d'une opposition juive à la circoncision, en Allemagne (1820,1840), à Vienne (1866) aux Etats-Unis (1892). Des rabbins réformateurs et des juifs laïques éclairés ont tenté sans succès de s'y opposer. Car au delà du marquage corporel, incarnant "l'appartenance" (terme affreux mais significatif) définitive de l'individu à une communauté, la circoncision est un pouvoir, et l'ont sait bien que les clergés font tous leurs efforts pour conserver le maximum de pouvoir. Il existe en Israël une association juive (2) contre la circoncision. Aujourd'hui, de nombreux juifs aux Etats-Unis mènent une bataille acharnée contre la circoncision masculine (2).

Le chapitre sur le débat médical passe en revue diverses questions: la négation de la douleur de la victime (actuellement et dans le monde occidental; par contre la douleur est dans certains groupes valorisée comme rite de passage), les conséquences et accidents (infirmités, infections, ablations du gland, conséquences diverses) qui sont systématiquement occultées dans le cas de la circoncision masculine.
La justification traditionnelle de la circoncision (des hommes comme des femmes) est qu'elle diminue le plaisir sexuel. Comme cet argument n'est plus recevable (il aide au contraire à exiger l'interdiction), on prétend maintenant qu'elle l'augmente. On a prétendu que la circoncision protégeait de l'épilepsie, des infections urinaires, du cancer, maintenant elle protégerait du SIDA ce que de toutes façons les chiffres démentent.
La masturbation a été pendant deux siècles la grande phobie médicale. La circoncision des garçons comme des filles (cautérisation du clitoris) a été défendue par les médecins comme un remède et/ou une punition tout spécialement en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Dans les tribus
africaines, la circoncision des femmes est toujours justifier comme moyen d'interdire la masturbation.
Pour empêcher toute possibilité de restauration du prépuce (une technique attestée dans l'antiquité) les rabbins imposèrent à partir du IIième siècle la circoncision "periah" (on enlève un maximum de chair, je vous passe les détails).
Aux Etats-Unis la circoncision routinière est de plus en plus contestée dans les milieux médicaux mais le "respect des religions et des cultures" prend le pas sur la reconnaissance des dangers médicaux et des séquelles psychologiques attestés. Néanmoins de nombreuses associations (de mères, d'avocats, de médecins, d'infirmières) présentent le débat médical à l'opinion publique.

Le chapitre sur le débat social envisage les motivations économiques des circonciseur(se)s et des médecins: actes, commerce des prépuces , inventions d'instruments: en 1959, le médecin juif américain Rathman invente une pince à exciser, en 1996 un Malaysien remporte une médaille d'or au salon des inventions à Genève pour une pince à circoncire (les garçons) à usage unique. En Grande-Bretagne la circoncision routinière des garçons a disparu lorsque la sécurité sociale ne l'a plus remboursée. Aux Etats-Unis les parents doivent batailler contre les infirmières et les médecins pour épargner à leurs fils la circoncision routinière. Le pouvoir médical qui s'appuie sur de la pseudo-science et des statistiques truquées est encore plus pernicieux que celui des religieux.
La circoncision perturbe les relations familiales (R. Goldman, 1997) en y installant la culpabilité (de la mère, impuissante à s'opposer aux traditions imposées par les hommes), et la répétition de la violence à travers les générations.
En Afrique, la circoncision s'insère dans des systèmes traditionnels de contrôle de la sexualité, du mariage et de la fertilité. L'un des arguments en faveur de la circoncision féminine, malheureusement repris à leur compte par bien des femmes, est qu'elle est nécessaire pour faire "un bon mariage".
Plus généralement, "La circoncision féminine est le produit du système machiste qui a établi la polygamie et l'esclavage. Ne pouvant satisfaire toutes les femmes, les hommes les ont circoncises pour limiter leur concupiscence" En ce qui concerne les esclaves, leur propriétaire n'hésitait pas à les castrer ou les circoncire comme du bétail. (p.326)

Le chapitre sur le débat juridique, lui aussi très riche, relate la prise de conscience relativement récente dans les instances internationales du fait que la circoncision féminine est une mutilation, et corrélativement, la dénégation du fait similaire pour la circoncision masculine. La double implication de la culpabilité coloniale et du communautarisme est très bien explicitée. La colonisation a parfois tenté d'abolir la circoncision féminine (Kenya, Soudan) mais elle a eu plutôt pour effet de la maintenir par réflexe identitaire.
Ce chapitre se conclut par une discussion de la stratégie à adopter pour faire cesser ces pratiques: faut-il légiférer et punir? Ou bien éduquer et convaincre? Certainement faire les deux en même temps pour gagner du temps (15 millions de victimes chaque année).
Les pays occidentaux doivent montrer l'exemple en agissant d'abord chez eux. Car les africains traditionalistes ne comprennent pas que les occidentaux veuillent leur interdire la circoncision féminine tout en acceptant la circoncision masculine. Que nous considérions la première comme une superstition barbare et la seconde comme une pratique religieuse respectable, est interprété à juste titre comme une marque de mépris à leur égard.

Je terminerai par des réflexions personnelles, issues de ma lecture mais qui ne figurent pas dans l'ouvrage.
La circoncision est une forme particulièrement visible d'oppression de l'individu par la société (c'est loin d'être la seule).
Cette forme d'oppression dont sont principalement responsables certaines religions et "cultures" a de nombreux complices: des médecins, des ethnologues "culturalistes", les politiciens qui n'osent pas affronter les lobbys cléricaux, les familles qui n'osent pas enfreindre les traditions et préfèrent perpétuer la violence.

Les chrétiens ont habilement remplacé la circoncision masculine des juifs par la "circoncision du coeur", c'est à dire par la castration mentale: refus du plaisir sexuel, valorisation du sacrifice, célibat des prêtres.

Dans notre monde occidental "individualiste" (ce qui fait rager nombre de chroniqueurs cléricaux et de prétendus philosophes) les contraintes religieuses et sociales sont ressenties comme insupportables. Les droits au divorce, à l'avortement, à la maîtrise de sa propre vie sont très largement revendiqués. La défense des droits des enfants, y compris face aux violences familiales est un mouvement de fond. Dans un tel contexte, la circoncision ne pourra plus être défendue indéfiniment, et elle est vouée à disparaître à plus ou moins long terme (et c'est ce qui rend les cléricaux juifs et musulmans particulièrement agressifs quand on ose la mettre en cause).
A nous d'agir pour que ce terme soit le plus court possible.

Le combat contre la circoncision est un combat humaniste et laïque exemplaire, et forcément difficile car il implique l'opposition frontale:
- à la tolérance molle et au "religieusement correct",
- à la faiblesse des Etats face aux lobbys religieux et culturalistes,
- au communautarisme (Freeman professeur de droit à Londres: "Dénier à un enfant juif ou musulman une circoncision, c'est détruire le droit de l'enfant à un héritage culturel et à une identité." p.441, p. 452) ,
- aux "droits de la famille",
- au pouvoir religieux et/ou traditionnel et/ou médical, dans tous les cas machiste.
Il passe par le refus intransigeant de la notion de texte sacré. Il va dans le sens de l'émancipation de l'individu par rapport à ses origines et à sa "communauté", et au droit de disposer librement de son corps (1) et de ses choix culturels. En effet, d'un point de vue laïque, les individus ont des droits indépendants de leur communauté d'origine, et l'identité d'une personne se construit au cours de sa vie et ne saurait se ramener à un élement: religion, langue, "communauté". Il faut donc lutter contre cette manipulation de la notion d'identité.
Ce n'est pas un combat antireligieux ou culturellement impérialiste (même si les adversaires le prétendent): il s'agit seulement d'éliminer des archaïsmes. Les cultures africaines, les religions juives et musulmanes ne se réduisent pas à la circoncision, et tout comme les sacrifices humains ont été remplacés par des sacrifices d'animaux, eux mêmes ensuite remplacés par des sacrifices symboliques, des rituels remplaçant symboliquement la circoncision ont été déjà proposés, comme l'expose S. Aldeeb dans son livre.

En conclusion, cet ouvrage est très riche d'informations et de propositions concrètes pour une lutte efficace contre la circoncision.
C'est une "Bible" pour le militant.

Notes :

(1) Le "piercing" et ses variantes plus dures et plus définitives sont des pratiques corporelles volontaires, visant la maîtrise du corps et de la douleur. (Citons le cas de R. Flanagan, atteint de mucoviscidose et dont les "performances" visaient à manifester son refus de de se laisser dominer par la maladie; voir "Art à contre-corps", Quasimodo no 5, 1998, Ed. Osiris, BP 4157, 34092 Montpellier cedex 5).
Elles n'ont rien à voir avec des transformations corporelles imposées aux enfants par les famille et/ou les médecins.

Adresses :

En France :

Association contre la Mutilation des Enfants,
50 Bvd Jean-Jaurès, 92100, Boulogne
(BP 220, 92108 Boulogne Cedex), France,
Tel: (33) 1 48 25 79 56.
Site: http://www.enfant.org

Sur ce site Internet de nombreux liens vers des sites américains.

En Israël :

Association for struggle against circumcision in Israel and in the world,
POBox 32320, Jerusalem, 91 322, Israel.

Sur mon site :

http://www.courcelle-bruno.nom.fr/Excision.html
http://www.courcelle-bruno.nom.fr/Aldeeb.html
http://www.courcelle-bruno.nom.fr/Aldeeb-Resume.html

Site personnel de S. Aldeeb :

http://go.to/nonviolence
http://members.nbci.com/nonviolence/Sami/articles/livre.htm


B. Courcelle
mail : courcell@iname.com



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